Aziz Shokhakimov et le Philharmonique de Strasbourg : une « Léningrad » de haute tension à la Philharmonie
Lundi dernier (9 mars 2026), la Philharmonie de Paris accueillait l'Orchestre Philharmonique de Strasbourg sous la direction de son directeur musical, Aziz Shokhakimov. Un programme placé sous le signe de la filiation slave et de la puissance orchestrale, où le chef ouzbek a une nouvelle fois prouvé qu’il est l'un des interprètes les plus viscéraux de Chostakovitch aujourd'hui.
La soirée s'ouvrait pourtant sur une curiosité : la création française de la Sinfonia concertante pour violoncelle, piano et orchestre d'Oscar Strasnoy. Commande conjointe d'Alexandre Tharaud et Jean-Guihen Queyras pour célébrer leurs trente ans de compagnonnage, l’œuvre semble avoir davantage mis l'accent sur la performance physique — on a vu le pianiste ajuster lui-même les cordes de son instrument en pleine exécution — que sur une ligne mélodique immédiatement saisissable. Si cette partition nouvelle m'a laissé un peu sur le bord du chemin, j’avoue avoir été sauvé par ma condition de critique retraité : l’embarras de devoir en faire un compte rendu analytique m’a été épargné ! On notera tout de même l'engagement total de Shokhakimov, qui se donnait à fond pour soutenir ses solistes dans cette texture complexe.
Mais le véritable événement se situait après l’entracte avec la Symphonie n°7 de Chostakovitch, dite « Léningrad ». Je n’avais pas entendu l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg en concert depuis près de trois ans, et quelle claque ! Dès le premier mouvement, j’ai été frappé par la densité phénoménale du pupitre de cordes. On y retrouve une assise, un poids et une façon d’attaquer compacte qui n’ont rien à envier aux grandes phalanges germaniques.
Le célèbre crescendo, cette marche inéluctable et terrifiante, a été bâti avec une science architecturale consommée. Si le percussionniste à la caisse claire a entamé ses mouvements avec une discrétion presque timide, il a fini par libérer une frappe ample, soutenant un déluge de cuivres que l’acoustique de la Grande Salle Pierre Boulez a encaissé sans broncher, malgré un volume sonore rarement atteint dans ce lieu.
Le deuxième mouvement a permis d’apprécier la finesse de l’orchestration, avec des bois admirables de clarté, tandis que l’Adagio nous plongeait dans un drame d’une nostalgie poignante, où l’on voyait sans peine se dessiner les ruines de la cité dévastée. Le final, grandiose sans jamais verser dans la vulgarité gratuite, a scellé l’osmose entre le chef et ses musiciens. Shokhakimov sait que le concert est un spectacle ; son énergie sur le podium est contagieuse, mais elle est surtout au service d’une vision globale, généreuse et jamais en surenchère.
En mars 2019, à la Maison de la Radio, il m’avait subjugué dans la 10ème. Sept ans plus tard, l’effet est identique. On sent que pour diriger Chosta avec cette urgence, être né sous les latitudes de l’ex-URSS demeure un atout indispensable. Pour ma troisième rencontre avec cette œuvre au concert, c’est, de très loin, l’interprétation la plus habitée qu’il m’ait été donné d’entendre.
Concert diffusé sur France Musique et disponible en réécoute sur le site de Radio France.
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Oscar Strasnoy Sinfonia Concertante pour violoncelle, piano et orchestre Commande de l’Orchestre Philharmonique de Strasbourg, de la Philharmonie de Paris, de l’Orchestre National de Montpellier et du Musikkollegium Winterthur Entracte Dmitri Chostakovitch Symphonie n° 7 Orchestre philharmonique de Strasbourg Aziz Shokhakimov , direction Jean-Guihen Queyras , violoncelle Alexandre Tharaud , piano |
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Orchestre Philharmonique de Strasbourg / Aziz Shokhakimov
À la nouvelle œuvre d'Oscar Strasnoy, avec Jean-Guihen Queyras et Alexandre Tharaud en solistes, répond la Symphonie n°7 de Chostakovitch, la plus longue de toutes et l'une de ses compositions ...