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Publié par andika

16 décembre 1921, 16 décembre 2021, voici cent ans que Camille Saint-Saëns, célèbre compositeur français de la période romantique, est décédé. Une date donc à marquer d'une pierre blanche et c'est exactement la démarche qu'a entreprise Cristian Măcelaru, directeur Musical de l'Orchestre National de France. Lancé dans un cycle dédié à Saint-Saëns depuis sa nomination à ce poste, le hasard faisant bien les choses, la date du 16 décembre venait mettre un point final à cette aventure qui a jalonné les deux dernières saisons de l'orchestre de la maison ronde. Et comme on le dit souvent, il convient de garder le meilleur pour la fin. Et le meilleur était au programme de ce concert de Noël, avec le trop rare Requiem de Saint-Saëns avant de conclure en apothéose en compagnie de la Symphonie n°3 avec orgue. Et pour jouer de l'orgue, rien de moins qu'Olivier Latry, le titulaire de l'orgue de Notre Dame. L'Orchestre National de France étant accompagné pour le Requiem du Choeur de Radio France préparé par Martina Batic, de la soprano Veronique Gens, de l'alto Aliénor Feix, du ténor Julien Behr et enfin, de la basse Nicolas Testé.

En lien, l'interview de Cristian Macelaru
Poster du concert

La genèse du Requiem de Saint-Saëns est intéressante à plus d'un titre. Lorsqu'un compositeur s'attaque à la composition d'une messe de Requiem, ce n'est jamais le fruit du hasard. Au contraire, le destin sait se faire taquin et souvent, des histoires et des mystères se cachent derrière la musique. Comme le montre l'exemple de celui de Mozart avec son commanditaire anonyme. Pour Camille Saint-Saëns, tout commence en 1871, en pleine guerre franco-prussienne, lorsque lors d'un dîner à l'arrière, il a un mauvais pressentiment. Dans sa tête, il entend les accords qui deviendront le début de son requiem qu'il composera en 1878. Le lendemain, il apprend le décès d'un ami proche. Signe du destin. En 1878, le compositeur reçoit la commande d'un requiem d'outre-tombe. Son ami Albert Libon, directeur des postes, souffrant d'un mal lui infligeant de terribles douleurs, s'est suicidé. Sur son testament, il lègue cent mille francs à Saint-Saëns afin qu'il puisse quitter son poste d'organiste à la Madeleine et se consacrer enfin entièrement à sa carrière de compositeur (poste toutefois dont Saint-Saëns avait déjà démissionné avant la mort de son ami). Ce dernier émet également le souhait que Saint-Saëns compose un Requiem en sa mémoire et qu'il soit exécuté lors d'une messe à l'occasion du premier anniversaire de sa disparition. Bien que le legs ne soit pas conditionné à la partition, Saint-Saëns tient à honorer la commande. Il se retire dans un hôtel à Berne en Suisse au printemps 1878 et achève son chef-d'oeuvre en dix jours seulement. Le Requiem sera effectivement créé le 22 mai 1878 en l'église Saint-Sulpice, pour l'anniversaire des un an de la disparition d'Albert Libon. Sans annonce dans la presse, Saint-Saëns en faisant avant tout une affaire privée. Mais la partition a tout de même été éditée à Paris, dès 1878 par Durand. L'oeuvre ne sera d'ailleurs plus rejouée avant le deuxième anniversaire de la disparition de Libon. Entre temps, six jour après la création de l'oeuvre, André, le fils aîné du compositeur, trouvera la mort à l'âge de deux ans et demi en tombant d'une fenêtre.

© Nicolas Mathieu

Oeuvre aux proportions modestes, comparée par exemple à la version aux accents théâtraux et dramatiques de Verdi, ou encore du romantisme incandescent de Berlioz, le Requiem de Saint-Saëns se rapproche davantage de celui que fera par la suite son élève Gabriel Fauré, ou encore ultérieurement Maurice Duruflé. D'environ trente cinq minutes, le Requiem de Saint-Saëns est divisé en huit parties. Ici, il n'y a que de la solennité. La peur de la mort est absente, on trouve surtout du réconfort et de la tristesse. Notamment grâce à la créativité mélodique et rythmique du compositeur. Souvent, comme pour la liturgie, les solistes énnoncent le chant avant que le choeur ne le reprenne, comme au sein de l'orchestre où certaines mélodies sont d'abord exposées aux vents avant d'arriver aux cordes (l'Agnus Dei en étant un parfait exemple). Pour Saint-Saëns qui n'était pas croyant, il y a pourtant une grande déférence envers le rite. Tout en sobriété, on s'enfonce dans les méandres de l'âme et de la spiritualité avec une grande émotion. Et autant l'histoire de cette partition est une affaire privée afin de s'effacer derrière la mémoire d'un homme, l'histoire de ce concert a été de s'effacer derrière la musique afin de la servir. La sobriété a été le maître mot de l'interprétation de Cristian Macelaru. Dès le Kyrie, appliqué, le pupitre de cordes mené par Sarah Nemtanu impressionne par ses belles attaques et son extrême réactivité, les voix des solistes se marient à merveille et le choeur soutient l'édifice avec efficacité et majesté. La tension du Dies Irae est continue, le trémolo des cordes fait trembler l'âme avant que les trombones placés dans les gradins et l'orgue d'Olivier Latry ne viennent tonner pour un Tuba mirum gigantesque. La Sequentia est le lieu de toutes les émotions et de toutes les inventions. Saint-Saëns traite ses solistes de façon assez particulière. Ils chantent la plupart du temps ensemble, hormis pour un bref passage. Le ténor, Julien Behr dans le Liber Scriptus, brille avec son timbre coloré, sa posture sobre et sa voix lumineuse avant que la basse Nicolas Testé n'intervienne seule à cappella, avec sa voix profonde et sa prosodie parfaite, dans des intonations pleine de conviction. Bien que la Soprano Véronique Gens n'ait aucun solo à se mettre sous la dent, sa voix haut perchée en haut de la portée est immanquable. L'assurance du chant, la technique infaillible et surtout son élégance, suffisent à séduire. Son timbre est l'ingrédient indispensable à l'édifice sonore bâti par le compositeur et le chef veille à ce qu'on n'en manque jamais une note. Enfin, l'alto Aliénor Feix dans un rôle ingrat de voix intermédiaire, participant à l'architecture mais en restant dans une partie un peu sous-terraine parvient toutefois se distinguer. D'abord grâce à sa présence sobre sur scène mais immanquable, mais surtout parce qu'elle a une voix qu'on ne peut ignorer, même lorsqu'elle est très entourée, notamment lors de Oro supplex où son apport est remarquable tant son timbre complète à merveille ceux de la soprano et du ténor. Le Choeur de Radio France est l'élément majeur de cette performance. Préparé à la perfection par Martina Batic, d'une justesse admirable dans les nuances, il ne s'autorise aucune effusion, aucun débordement. Tout coule de source, que ce soit la cohésion, la profondeur, l'élan, la force des mots. Lorsqu'il chuchote par exemple à la fin du Dies Irae "Cum vix Justus cit segurus" sur un piano d'école. Le choeur espacé dans toute la corbeille (distanciation physique oblige) enveloppait tout l'auditorium par son chant mais aussi visuellement avec les lampes qui éclairaient les partitions. Ce dernier a eu le dernier mot de l'Agnus Dei avec un Amen, sur deux rondes, pianissimo, d'une solennité sans égale. Enfin, l'Orchestre National de France n'a pas été en reste. Accompagnateur fidèle dirigé de main de maître par un Cristian Macelaru même si effacé face à la musique, n'en restait pas moins le catalyseur des idées de la partition. Les attaques franches, la cohérence des tempi, la fluctuation des mesure au sein des mouvements, tout était naturel et mis en place remarquablement. La musique était mise à nue, sans aucun effet spectaculaire et l'émotion n'en a été que plus pure. Notamment dans la grande introduction de l'Agnus Dei où l'orchestre joue seul pendant de longs instants. On peut regretter que le Requiem de Saint-Saëns ne soit donné que trop rarement, mais on peut aussi au contraire apprécier que la partition sorte du tiroir uniquement pour les grands moments car, nous avons définitivement vécu un grand moment à l'écoute de cette interprétation magistrale.

© Nicolas Mathieu

© Nicolas Mathieu

La Symphonie n°3 avec orgue de Saint-Saëns a été écrite pour la Société philharmonique de Londres en 1886 et créée par cette dernière, le 19 mai de cette année, sous la direction de l'auteur. Pour la petite histoire, le compositeur français que la société souhaitait inviter en priorité était Gounod. Toutefois, en cas d'indisponibilité de ce dernier, elle disposait d'une liste de remplaçants pouvant faire l'affaire. Et si l'orgue a été intégré dans l'orchestre, c'est parce que la salle de concert qui devait voir sa création en disposait d'un. L'histoire tient ainsi à bien peu de choses, car la Symphonie n°3 est devenue la plus connue de son auteur. Divisée en quatre mouvement soudés deux à deux (Allegro + Andante/ Scherzo+ Finale). L'orchestre dans cette oeuvre a fait preuve d'un engagement de tous les instants, suivant à la perfection la direction de Cristian Macelaru, prenant tous les risques, ne laissant jamais un seul instant de répit à l'audience. Le lent prélude introductif de l'Adagio avec les bois à l'unisson s'efface bien vite pour laisser place à l'allegro qui affirme la tonalité de do mineur. Le thème du Dies Irae grégorien, cher à Rachmaninov, sert de source d'inspiration ici. Le thème sera transformé au fur et à mesure de l'avancée de l'oeuvre qui est de forme cyclique, chère à Liszt, à la mémoire de qui est dédiée la partition. Le pupitre de cordes est réglé parfaitement et imprime immédiatement la tension inhérente à ce mouvement, et l'alliage des timbre des cordes et de la petite harmonie se fait à merveille. En outre, le crescendo construit par le chef marque. L'équilibre trouvé est excellent, entre énergie et précision. L'orgue entre discrètement dans le Poco adagio. Olivier Latry y trouve les registrations adéquates afin de ne pas prendre la lumière et au contraire, s'inscrire subtilement dans l'ensemble, avant que les cordes ne déroulent une longue phrase méditative et sentimentale. Le deuxième mouvement  commence avec le Scherzo noté Allegro Moderato. Le thème revient transformé, irrésistible, fait de double croches qui s'enchainent. Les cordes menées par Sarah Nemtanu le portent à incandescence. Ce mouvement fait apparaitre un festival de virtuosité à l'orchestre, avec une petite harmonie acidulée et un piano qui brille dans ses gammes ascendantes et descendantes. Le Finale enfin commence avec un accord d'orgue tonitruant et glorieux de do majeur où sa suprématie est quelque peu contestée par les trompettes. L'intervention du piano à quatre mains cette fois-ci dans les escalades de gammes est une nouvelle fois jubilatoire. Cristian Macelaru parvient à faire vivre tous les contrastes de ce mouvement ainsi que l'exubérance de la double fugue. La conclusion en majesté où tout l'orchestre se mobilise est libérateur et ponctue la soirée de la meilleure manière. En bis, comme à l'habitude de l'Orchestre National de France depuis que Cristian Macelaru le dirige, encore du Saint-Saëns avec de nouveau l'Adagio de la Symphonie n°2, qui amène une belle accalmie. S'en suit une très belle ovation où chose rare, les musiciens ne se lèvent pas à la demande du chef, en marque de respect, afin de le laisser prendre seul les applaudissements.

Le chef Cristian Măcelaru à l'issue du concert du 16 décembre 2021 à l'auditorium de Radio France
Cristian Măcelaru (© Nicolas Mathieu)

Enfin, avant d'en terminer, il convient de souligner l'importance de cette soirée et de ce concert hommage sous l'impulsion de Cristian Măcelaru à Radio France. Depuis sa nomination à la tête de l'Orchestre National de France, il s'est fait le défenseur du répertoire français. Et dans cette mission, il a mis Saint-Saëns au centre de son projet tant il fait le pont entre Berlioz et les modernes Debussy et Ravel. Pour avoir un son français, il faut jouer du Saint-Saëns selon lui. Ou comment parfois, une personne venue de l'étranger, peut assimiler ce qui fait la France, sa culture et sa musique. Enfin, après les périodes difficiles que nous avons traversées, notamment au niveau culturel, il est important de voir comment Radio France défend notre patrimoine, qu'un compositeur comme Camille Saint-Saëns soit célébré en sa patrie, un siècle après sa disparition, et que sa musique soit diffusée de par le monde, sur les ondes, et au disque, notamment grâce à l'intégrale des symphonies enregistrée par le National et parue récemment chez Warner.

Concert disponible à l'écoute pendant un mois sur France Musique

Pour le Requiem de Saint-Saëns Musicopolis du 15 décembre

Pour la Symphonie n°3 Musicopolis du 16 décembre

Concert du 16 décembre 2021 à l'auditorium de Radio France
CAMILLE SAINT-SAËNS
Messe de Requiem pour soli, choeurs et orchestre op 54
Symphonie n° 3 en do mineur op 78 "avec orgue"


VÉRONIQUE GENS soprano
ALIÉNOR FEIX mezzo soprano
JULIEN BEHR ténor
NICOLAS TESTÉ basse
OLIVIER LATRY orgue

CHŒUR DE RADIO FRANCE
MARTINA BATIČ
 chef de chœur
ORCHESTRE NATIONAL DE FRANCE
CRISTIAN MĂCELARU
 direction

 

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