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Publié par andika

Le Mythe Matrix

Tout le monde se souvient dans quelles conditions il a découvert Matrix des Wachowski, en 1999 à la fin du siècle dernier. Tout le monde se souvient ne pas avoir forcément tout compris sur le coup, mais d'avoir adoré. Pour ma part, plus de 22 ans après, je me souviens précisément que j'étais parti le voir avec ma mère à l'UGC Gobelins, dans le XIIIème arrondissement de Paris. Nous étions arrivés dans la salle (la plus grande du cinéma) pile pour le début du film. Lorsque je me suis assis sur mon siège, le titre du film est apparu en vert à l'écran "The Matrix".

J'avais neuf ans, et mes connaissances en mathématiques n'allaient pas encore jusqu'à savoir ce que pouvait bien être une matrice. Je me souviens seulement qu'en sortant de la salle, je mimais l'évitement des balles dans la rue, pour faire comme Néo. Je n'avais retenu que les séquences d'action et pourtant, ce film est bien plus que cela.

Bien entendu, en grandissant, j'ai pris conscience de ce que j'avais vu. La guerre entre les machine et les humains qui ont détruit l'environnement. La simulation plus vraie que nature qui aliène l'homme et l'empêche de voir la vérité. L'allégorie de la caverne de Platon superbement variée. Et plus le temps avançait, et plus notre monde commençait à ressembler drôlement à la matrice.

Reloaded et Révolutions sont arrivés lorsque j'avais treize ans. Ce que je voulais à l'époque, c'était voir ce dont était capable Néo à l'intérieur de la Matrix. J'ai été servi dans le 2, mais j'ai été frustré à la fin, à cause du dialogue chez l'architecte et surtout, parce que ce n'était que la moitié d'un diptyque. Révolutions m'avait déçu, trop de baston à Zion, trop peu de matrice, et surtout, une résolution un peu étrange pour un adolescent comme moi. Et pourtant, il y a tant à dire sur ces deux suites. Où comment le mythe de l'élu, le héros qui accomplit son destin, devient un simple moyen de contrôle des humains pour les machines. Comment le libre arbitre devient une variable quantifiable et maîtrisable dans une grande équation. Les Wachowski proposaient en fait une réflexion encore plus profonde que ce que le premier film donnait ou comment le choix pouvait parfois être libre mais était surtout contraint par les circonstances.

La conclusion était complète, le héros mourait en ayant accompli sa destinée, la guerre était finie. Mais alors, pourquoi près de 20 ans après, faire un 4ème film ?

Pourquoi Matrix Résurrections ?

Nous savons que Lana Wachowski a eu l'idée du film après avoir perdu ses parents. Le fait de ressusciter Néo et Trinity l'a aidée à faire son deuil. La belle dédicace à ses parents à la fin du générique le résume très bien: "l'amour est le moteur de tout". Mais même si on a la réponse à cette question, elle n'en est pas moins un enjeu du premier acte du film. C'est le prétexte tout trouvé pour en faire les pages méta probablement les plus brillantes jamais écrites dans le cadre d'une franchise hollywoodienne. Néo est redevenu Thomas Anderson, de nouveau enfermé dans une énième version de la matrice. Ici, il est développeur de jeux vidéos à succès (une sorte de Kojima américain). Et ces jeux, ce sont la trilogie Matrix justement (Parfaite mise en abîme sachant que la saga s'inspirait initialement du monde du jeu vidéo, dans une ambiance cyber punk). Ainsi, la première trilogie devient le mythe fondateur de la nouvelle itération de la matrice, et permet d'accrocher les humain avec plus de fiabilité que n'importe quel autre système de contrôle conçu auparavant. Mais les choses vont commencer à aller de travers lorsque le patron de Thomas va lui annoncer que leur société mère veut un 4ème épisode de Matrix. Et cette société, nommée in extenso dans le film, c'est Warner Bros. Moment hilarant et tellement déroutant où la réalisatrice fait le commentaire de sa démarche, dans une scène de réunion en open space, directement au sein de son support et s'adresse au spectateur en toute franchise, jubilatoire. Tout y passe, le principe même de suite, le filon de la nostalgie. Le fait de nourrir le public constamment avec ce qu'il a déjà aimé. Une critique acerbe d'Hollywood en somme.

Comment faire du neuf avec du vieux ?

On fait cela en prenant les scènes du premier film et en les commentant puis en les détournant. Passé l'excitation du code vert qui réinvestit l'écran des années après, le sentiment de déjà vu est l'occasion d'entrer dans le film avec quelque chose de familier mais pourtant de si troublant. Les boucles d'anciens événements ne sont que des moyens d'enfermer les gens dans le passé, leur obscurcir la vue et ne pas leur permettre de se libérer du joug de la matrice. Et cela se vérifie dans notre société où le bruit, la nostalgie, nous empêchent de saisir les enjeux actuels et de préparer l'avenir. Souvent, l'illusion nous aveugle et on perd de vue l'essentiel. On reste dans le confort de ses certitudes, sans se douter que l'on vit dans l'erreur et le mensonge. Et les algorithme qui pullulent partout, nous recommandent des contenus, ne font qu'entretenir l'illusion constamment.

Le refus du réel

La nouvelle version de cette matrice apporte quelque chose de neuf en ce qu'elle montre à quel point l'humain peut refuser le réel, le vrai. Nous l'expérimentons quotidiennement avec les fausses informations qui infestent les médias et les réseaux sociaux. L'être humain est une espèce encline à croire à n'importe quelle superstition si cela peut lui servir à se rassurer, à se méfier, donc simplement, à rester alerte pour survivre. Et plutôt que d'aliéner l'homme en lui laissant un hypothétique choix dans son subconscient, cette matrice va utiliser les émotions des humains afin de les noyer. Plutôt que de faire une simulation fidèle de la réalité, il s'agira ici de créer l'histoire parfaite adaptée à chaque individu. Mais cette matrice est également attirante et séduisante. Terminé les teintes verdâtres des précédents opus. Ici, la lumière est brillante, chaude et toujours belle. La photographie est un moteur puissant de la narration et visuellement, ce film est très beau. Enfin, le fait que Néo passe beaucoup de temps chez son analyste montre que au lieu de vivre sa vie, il la commente. La psychanalyse étant un bon moyen de se libérer de ses chaînes, mais elle comporte aussi le risque de s'y complaire et de n'en jamais sortir. 

Un ton étonnant

Matrix Résurrections est un film étonnamment drôle. Les trois opus précédents ne brillaient pas forcément par leur humour, même si le personnage du Mérovingien en apportait un peu (surtout pour nous les français). Ici, Matrix verse directement dans la satire en mettant du sel sur la plaie. Le film s'en prend frontalement à Hollywood, à la mode des franchises et des suites et reboots plus fades les un que les autres (on pensera bien entendu à la troisième trilogie de Star Wars pour ne citer qu'elle). Au fait de davantage exploiter des marques que de raconter des histoires nouvelles. Mais ce ton permet aussi une certaine autodérision, comme lorsque le personnage de Tiffany/Trinity est carrément qualifiée de MILF à l'écran ! Le ton étonne aussi par l'alternance des genres. Tantôt satire voire comédie, tantôt film de zombie, tantôt film bavard, Matrix Résurrections ne reste jamais dans le même sillon et va constamment là où on ne l'attend pas.

De la nouveauté 

Ce film raconte une histoire nouvelle, tout en restant bien ancré dans la mythologie des opus précédents (cf les nombreux plans des anciens films insérés dans les scènes, qui interviennent comme des commentaires). Le nouveau casting est très intéressant, surtout le personnage de Bugs interprété par une superbe Jessica Henwick, et bien entendu, l'analyste, (génial Neil Patrick Harris). Naturellement, l'aspect suite est présent pour répondre aux interrogations que nous avions, mais le plus important, c'est foncièrement l'histoire d'amour entre Néo et Trinity qui est encore plus approfondie ici et qui devient l'enjeu de tout. Ainsi, contrairement aux films précédents, les scènes de combats seront plus sobres, le cheat code de Néo sera moins efficace (non, il ne peut plus voler) et les difficultés seront nouvelles. Mais comme la matrice a changé, elle réserve aussi des surprises qui nous font alors explorer des territoires inconnus. Une démarche qui rappelle parfois la tentative de Rien Johnson avec Star Wars dans Les Derniers Jedi.

Conclusion

Matrix Résurrections est un film méta, drôle, intelligent, malin, qui questionne son propre mythe et le renouvelle avec un plaisir non dissimulé. C'est un film qui ne cherche pas à refaire ce qui a déjà été fait (et copié mille fois), ainsi, exit le bullet time et bienvenue à la psychanalyse et aux sentiments des personnages. Exit la guerre entre les humains et les machines et bienvenue dans la matrice, qu'on n'essaye plus du tout de fuir mais au contraire, de façonner à notre image avec des arcs en ciel. Contrairement aux trois opus précédents, la matrice a gagné, on ne veut plus la quitter car on sait que c'est impossible. Mais on est tout à fait libre de la transformer pour l'adapter à notre image. Et ce message est drôlement positif.

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