Overblog Tous les blogs Top blogs Films, TV & Vidéos Tous les blogs Films, TV & Vidéos
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Pages

Archives

Publié par andika

J’adore ces films dont la première scène te fait immédiatement douter de ta présence dans la bonne salle. On m’avait vendu une comédie romantique contemporaine à New York, et le film s’ouvre… sur une scène préhistorique. Déstabilisant, presque gratuit, et pourtant parfaitement cohérent : comme si le film annonçait d’emblée que les règles du jeu amoureux n’ont peut-être jamais changé de nature, seulement de décor.

Très vite, on rencontre Lucy (délicieuse Dakota Johnson), cupidon moderne travaillant dans une agence matrimoniale haut de gamme. Son métier : assembler des couples à partir de critères rationnels, sociaux, financiers, physiques. Elle évolue dans un monde où l’amour se traite comme une équation, une suite de paramètres à optimiser. Face à elle, des clients obsédés par des listes de conditions, parfois absurdes, souvent révélatrices d’un marché affectif parfaitement intégré.

Et puis viennent les deux pôles de son propre tiraillement : Harry (Pedro Pascal, charismatique et presque irréel de maîtrise sociale) et John (Chris Evans, étonnamment vulnérable, loin de ses figures héroïques habituelles). Deux trajectoires, deux logiques, deux manières d’incarner le désir et la sécurité.

Ce qui est frappant, c’est que le film de Celine Song commence par donner raison à une lecture très structurée, presque froide des relations humaines. On pense immédiatement à une forme de grille d’analyse proche de la psychologie évolutionniste : sélection du partenaire, hiérarchies implicites, stratégies de reproduction, attractivité liée au statut ou à la jeunesse. Le prologue préhistorique, à cet égard, agit comme une blague… mais aussi comme une hypothèse : et si tout cela était ancien, profondément ancré ?

Il est difficile, devant certaines scènes, de ne pas penser aux lectures de Peggy Sastre, où les comportements amoureux sont souvent analysés à travers des logiques de contraintes biologiques et de stratégies implicites. Le film semble parfois lui donner raison, en exposant avec une précision presque clinique les mécanismes de désir et de sélection. Et il y a quelque chose de troublant, voire de valorisant en tant que spectateur, dans cette sensation : celle de voir sa propre grille de lecture du réel soudain validée à l’écran.

Mais Materialists ne se contente jamais de cette lecture-là. Et c’est là qu’il devient vraiment intéressant.

Car le film fissure progressivement ce modèle. Il le met en place avec rigueur, puis il le rend inopérant de l’intérieur. Lucy elle-même est le meilleur exemple de cette contradiction. Elle comprend parfaitement les codes qu’elle décrit, elle les applique même dans son travail, elle les verbalise avec une froide lucidité… et pourtant, elle est incapable de s’y soumettre dans sa propre vie. De son échec avec Harry à son attirance irrationnelle pour John, tout en elle contredit la logique qu’elle prétend maîtriser.

C’est peut-être le point le plus intelligent du film : ce n’est pas l’ignorance des règles qui fait dérailler l’amour, c’est précisément leur connaissance, qui ne suffit jamais à les neutraliser.

Et lorsque le film fait éclater cette grille de lecture, il la submerge d’émotion comme on renverse une couche de peinture sur une toile parfaitement construite. Ce n’est pas un simple retour au sentimentalisme : c’est un débordement. Et c’est précisément ce contraste qui rend le film plus bouleversant qu’une œuvre purement émotionnelle. On ne subit pas l’émotion, on la voit faire irruption dans un système qui croyait pouvoir la contenir.

Au fond, là où beaucoup de récits contemporains sur les relations humaines oscillent entre cynisme et romantisme naïf, Celine Song trouve un équilibre beaucoup plus instable et donc plus juste. Elle observe les mécanismes sociaux avec une lucidité presque cruelle, tout en refusant de renoncer à ce qui leur échappe.

Et c’est peut-être là que le film rejoint, paradoxalement, certaines grandes traditions du cinéma coréen contemporain chez des cinéastes comme Bong Joon Ho ou Park Chan-wook : partir d’un système lisible, presque théorique, pour mieux le faire exploser par ce que l’humain a d’imprévisible.

Visuellement enfin, le film reste d’une grande élégance. La composition des plans est constamment travaillée, la mise en scène respire, et la photographie légèrement sépia apporte une douceur presque nostalgique à un monde pourtant très contemporain.

Materialists réussit ainsi quelque chose de rare : donner l’impression de comprendre les règles de l’amour… tout en montrant, avec une certaine insistance, pourquoi elles ne suffisent jamais.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article