L'Etranger: Inquiétant Meursault
Quand j’ai appris que François Ozon s’attaquait à L’Étranger, j’ai tout de suite été intrigué. On parle d’un roman dont la première phrase est tellement entrée dans la culture collective que tout le monde peut la citer — même ceux qui ne l’ont jamais lu. « Aujourd’hui, Maman est morte. »
Et pourtant, peu de lecteurs en saisissent l’essence : un style aride, froid, sans lyrisme, où l’émotion est comme bannie. Une sécheresse qui accompagne aussi bien l’annonce d’un décès que le fait divers qui sert d’intrigue.
Au cinéma, j’ai retrouvé exactement cette même sensation. Ce ton monocorde, cette distance permanente, ce malaise tranquille qui s’installe et ne te lâche plus.
Le noir et blanc, les logos Gaumont d’époque : Ozon nous projette immédiatement dans l’Alger colonial des années 1930. La reconstitution est méticuleuse, presque muséale. Mais là où le film apporte ce que le roman ne peut pas donner, c’est dans l’incarnation physique de Meursault. Le personnage cesse d’être une voix pour devenir un corps, une présence.
Benjamin Voisin ne joue pas Meursault : il est Meursault. Son absence d’émotions, ses réactions décalées, sa sincérité brute, parfois socialement catastrophique, tout concourt à créer un malaise constant. À l’écran, on a littéralement l’impression d’être face à une bombe à retardement : chaque scène, chaque mot, chaque geste semble capable de basculer sans prévenir. Il ne feint rien, ne cherche jamais à arrondir les angles : il dit ce qu’il pense, agit comme il l’entend, et c’est précisément ce qui le rend glaçant.
Que ce soit ses réponses froides à Marie (Rebecca Marder, épatante), son attitude lors des obsèques de sa mère, ou son indifférence totale quand un vieil homme tombe devant lui, tout renvoie directement au cycle de l’absurde chez Camus.
Le film fait également émerger une dimension sociale plus explicite que dans le roman. Les interactions entre Français et Arabes sont systématiquement chargées de tensions, comme si le récit rappelait sans cesse l’injustice structurelle du système colonial. Et le dernier plan, consacrant la sépulture nommée de la victime de Meursault, lui rend une humanité que le roman laisse davantage en retrait. Elle n’est plus une péripétie : elle redevient une personne.
On pourra regretter l’absence du juge d’instruction, personnage important dans le livre. Mais la présence de Voisin, qui magnétise littéralement chaque scène, rend ce choix cohérent : le film assume d’être centré sur Meursault, entièrement absorbé par lui, jusqu’à l’étouffement.
Ozon signe un film soigné, fidèle dans son ambiance, plus puissant dans son incarnation, et qui permet d’aborder L’Étranger autrement. Un Meursault dérangeant, opaque, inquétant.
Bref : L’Étranger.
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Alger, 1938. Meursault, un jeune homme d'une trentaine d'années, modeste employé, enterre sa mère sans manifester la moindre émotion. Le lendemain, il entame une liaison avec Marie, une collèg...
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