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Publié par andika

Le Premier homme est un livre étrange. Parce qu'il est inachevé, parce qu'il est posthume. Et pourtant, malgré ces circonstances particulières, c'est un livre on ne peut plus réussi, qui suscitera de nombreuses émotions chez le lecteur.

Ce livre m'a été offert pour mes 36 ans, ma fiancée ayant déduit de ma bibliothèque une certaine appétence pour Albert Camus. Il est vrai que j'ai déjà lu quelques ouvrages de l'auteur : Les Justes, La Peste, L'Étranger, La Chute. Camus est donc, pour moi, une valeur sûre.

Le Premier homme est clairement un roman autobiographique. Le fait que nous ayons sous les yeux le brouillon du livre en constitue une preuve manifeste. Plusieurs éléments le montrent : la mère du narrateur et personnage principal, Catherine Cormery, qui signe « Veuve Camus » ; Camus qui écrit parfois « Monsieur Bernard » et parfois « Monsieur Germain » — le véritable nom de son instituteur — pour désigner un même personnage ; et bien d'autres indices encore. Loin de créer de la confusion, ces éléments renforcent au contraire l'authenticité du récit. On retrouve encore, dans le parcours de ce jeune Jacques parti sur les traces de son père, mort au combat au début de la Première Guerre mondiale, cette phase de révolte qui traverse une partie de l'œuvre de Camus.

Le style de Camus est fluide, même s'il se perd parfois dans de longues phrases ou des descriptions un peu étendues. Il sait également se montrer étonnamment concis lorsqu'il évoque des événements pourtant gravissimes, comme les attentats du FLN dans les années 1950, aux prémices de la guerre d'Algérie.

Mais la grande Histoire n'est finalement pas ce qui intéresse le plus l'auteur. Il se concentre davantage sur les pauvres, les anonymes, les déclassés : ces colons partis à l'aventure en Algérie, sans jamais véritablement laisser de trace. Des hommes et des femmes qui se tuent au labeur sans pouvoir accéder au savoir, et qui restent parfois illettrés, comme la mère et la grand-mère de Jacques.

Sur ce point, le livre frappe particulièrement juste. D'autant plus qu'il raconte l'émancipation d'un enfant issu de ce milieu et de cette pauvreté grâce à la bienveillance d'un « hussard noir » qui décèle en lui un potentiel et le prend sous son aile, notamment parce qu'il est pupille de la Nation. Toute la description de la fin de l'école primaire et de l'entrée au lycée constitue un moment particulièrement poignant. La boulimie de livres de Jacques une fois au lycée, ses trajets en tramway, sa fréquentation d'enfants issus d'autres milieux sociaux : tous ces éléments sont passionnants. Et si la quête du père s'avère quelque peu vaine dans la première partie du récit, l'édification du fils est, elle, captivante.

C'est d'ailleurs dans ces passages, en apparence les plus anodins, que le livre m'a le plus étonné par l'émotion qu'il provoque. Ce qui se rapporte à l'école, ses réflexions autour de la cérémonie des palmes à la fin de l'année, ou encore cette séance de cinéma muet durant laquelle il doit expliquer les intertitres à sa mère : autant de scènes qui m'ont parfois laissé au bord des larmes. Rien de spectaculaire pourtant. Camus raconte simplement l'enfance, l'école, les livres, le cinéma et les petites étapes d'une vie. Mais derrière ces scènes ordinaires se joue quelque chose de beaucoup plus profond : l'émancipation progressive d'un enfant qui découvre un monde auquel son milieu social ne le destinait pas.

La scène du cinéma est à cet égard particulièrement révélatrice. Jacques veut permettre à sa mère de suivre le film et lui explique les intertitres, tout en éprouvant la gêne de devoir parler dans la salle et de se faire remarquer. Il est partagé entre l'envie de lui transmettre ce qu'il découvre et la honte, très enfantine, d'attirer sur eux les regards. Une scène presque dérisoire, mais qui résume déjà le décalage qui se creuse entre eux. Jacques acquiert progressivement les codes d'un monde auquel sa mère n'a jamais eu accès, sans pour autant cesser de vouloir l'y faire entrer.

C'est probablement ce qui rend ces souvenirs si bouleversants : Camus ne raconte pas seulement la naissance d'un écrivain, mais la naissance d'un homme qui mesure progressivement la distance qui le sépare de sa propre enfance et de ceux dont il est issu. Chaque livre lu, chaque examen réussi, chaque nouvelle rencontre semble ainsi l'éloigner un peu plus de l'univers dont il vient, sans jamais lui faire oublier ceux qui y sont restés. Le livre devient alors moins le récit d'une quête du père que celui de la construction d'un fils, puis d'un homme.

Cependant, comme souvent chez Camus, pour un livre qui se déroule en Algérie, on a parfois bien peu l'impression d'être véritablement dans ce pays, même lorsque le récit nous promène dans Alger, et a chaleur estivale. L'absence d'expressions locales dans la langue employée, ou même de quelques mots d'arabe, ne cesse d'intriguer tout au long de la lecture. On pourrait presque avoir le sentiment d'une Algérie vue davantage depuis la mémoire de Camus que depuis son environnement linguistique et culturel.

Cela n'enlève toutefois rien à la puissance du récit. Même inachevé, même constitué à partir d'un manuscrit que l'auteur n'a jamais pu mener à son terme, Le Premier homme vaut mieux que des centaines d'autres romans dont les circonstances de création furent pourtant infiniment plus favorables.

Le Premier homme

Auteur: Albert Camus

Editeur: Folio

Genre: Romans et récits

Paru en 1994

ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2070401017

 

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