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Publié par andika

Mercredi 29 novembre 2017 avait lieu à la Philharmonie de Paris un concert avec un programme dense, riche, à même de combler le mélomane. L'Orchestre de Paris était dirigé pour l'occasion par le revenant Paavo Järvi, son ancien directeur musical (2010-2016) dans le concerto pour violon de Jean Sibelius et la Symphonie n°7 "Leningrad" de l'immense Chostakovitch.

Le concerto de Sibelius est un incontournable du répertoire pour violon, composé puis révisé entre 1903 et 1905. Sibelius, lui même violoniste de formation tenait à mettre en valeur son instrument. Et il convient de dire que c'est chose faite dans cette partition et que la soliste, la violoniste Akiko Suwanai a été à la hauteur de ce monument. C'est simple, on n'entendait qu'elle, on ne voyait qu'elle (la robe rouge qu'elle portait devait y contribuer). Dès ses premières prises de parole, elle captive par son sens innée de la musicalité. Cette femme est la musicalité incarnée. Point trop de vibrato dans son jeu mais une clarté innée, un sens de la phrase musicale absolument saisissant, captivant. Une ampleur de son impressionnante qui ne cessa d'enchanter tout au long de la soirée. Mais Järvi n'était pas en reste, il a été un formidable accompagnateur tout au long du morceau, tantôt tempérant l'orchestre, tantôt libérant toute sa force. Soliste et chef agissaient en bonne intelligence. Ainsi, la gestion des nuances de l'orchestre était remarquable dans l'Allegro moderato, l'Adagio était quant à lui d'un lyrisme saisissant, une contemplation, une éloquence, avec de merveilleux dialogues entre instruments, notamment le violon solo avec les bois ou encore avec le cor. Le Finale en revanche marquait par un sens de la pulsation plus prononcé, chez l'orchestre mais aussi chez la soliste qui nous a gratifié d’arabesques absolument renversantes. Elle se jouait de toutes les difficultés techniques avec une apparente facilité, notamment dans les staccatos déments de ce mouvement. Une ovation bien méritée à la fin, à laquelle s'est même joint un monsieur de la sécurité incendie. Le bis était l'Andante de la sonate n° 2 pour violon seul BWV 1003 de J.S Bach.

Puis est venu le moment du gros morceau après l'entracte. La symphonie Leningrad de Chostkovitch. Un point sur le contexte historique de cette symphonie est indispensable avant l'écoute. Elle a été composée entre 1941 et 1942 durant le siège de Leningrad par les nazis lors de la Seconde Guerre Mondiale. La ville est affamée, manque de tout et Chostakovitch lui dédie sa partition en signe de résistance au fascisme, de surcroit, il s'agit de sa ville de naissance. Le symphonie sera même jouée à Leningrad le 9 août 1942, malgré le manque de musiciens de l'orchestre local, malgré le faim. La symphonie sera jouée et même diffusée partout dans la ville sur haut parleur, diffusée également aux allemands. Valery Guerguiev disait qu'il s'agissait là d'un grand acte venant d'un grand homme. Aujourd'hui encore, cette symphonie est très importante pour les habitants de Saint-Pétersbourg.

Pas étonnant que Paavo Järvi la joue, bien que de nationalité estonienne, il n'en est pas moins né en URSS et plus largement, cette symphonie est un cri de résistance universel contre tout type de tyrannie.

Les passages emblématiques sont connus, le fameux thème de l'invasion dans l'Allegretto, le final dantesque illustrant la victoire mais entre ces deux moments, que de musique, que de volupté, que d'émotions. Il faut beaucoup de rigueur pour ne pas tomber dans le bavardage, pour faire en sorte que les passages intermédiaires ne servent pas qu'à meubler mais au contraire, à servir une idée d'ensemble, un message cohérent. Pour cela, la gestion des tempi est fondamentale, il y a une architecture très claire à avoir, ensuite, il n'y a plus qu'à bâtir autour, la partition de Chostakovitch se chargeant du reste. Ainsi, cette lecture donnée par Jarvi se démarque très clairement par le contraste des différents climats exposés.

L'orchestre commence dans l'Allegretto de manière très majestueuse dans ce début en proclamant cette tonalité lumineuse de do majeur. On sent toute la grandeur de la Russie dans les notes de cet accord énoncé. Grande clarté, beau phrasé bien articulé, fluide, une attention particulière est portée aux contrechants des cordes graves. Leningrad est si belle dans cette introduction ! Le musique se fait calme, le picolo chante la vie mais la caisse claire pointe le bout de son nez dans une apparition des plus discrètes. Entendre un orchestre de près de 100 musiciens jouer un tel pianissimo relève du miracle. Le début du thème de l'invasion est évanescent, il faut presque tendre l'oreille. On pourrait pourtant s'attendre tout de suite à une atmosphère très martiale mais non, la construction de la séquence impose de commencer en douceur afin que cette lente progression atteigne son but. L'ostinato de la caisse clair gagne en intensité, ainsi que les innombrables reprises du thème par les différents pupitres. La palette des nuances de l'orchestre est très, très large, cela donne un spectre étendu et produit un effet implacable, à savoir le malaise physique de l'auditeur lorsqu'il sort de cette séquence. Une réussite. Ce crescendo part des tréfonds du silence pour parvenir à une terrible puissance orchestrale avec toute la force permise par l’acoustique de la salle qui semble ne pas connaitre ce qu'est la saturation. Järvi est un formidable bâtisseur et va continuer de le démontrer par la suite.

Le deuxième mouvement commence avec des cordes très élégantes ramenant un peu de légèreté. Plusieurs solistes se distinguent, notamment Alexandre Gattet au hautbois. Les changements de rythme sont gérés de manière fantastique, de sorte qu'un climat espiègle alterne avec un climat plus apeuré. Ce scherzo recèle une grande force émotionnelle qui s'amplifie dans l'Adagio où une immense lamentation des cordes traduit toute la nostalgie d'un monde perdu. A signaler un solo de flûte de Vincent Lucas, un peu triste mais si beau. Enfin le Finale. La notation Allegro non troppo est respectée. C'est rapide mais pas excessif. Le temps est dilaté d'une manière un peu Brucknerienne. Encore un sens de l’architecture qui fait progresser l'ensemble vers un paroxysme, signalé au début par des cuivres qui s'excitent. Tout cela fait penser à une mobilisation générale même si la baguette du chef tombe au sol à un moment. Ce tempo modéré renforce le sentiment d'implacabilité de la victoire final. La modération se traduit aussi dans les nuances où l'excès est banni. Un fortissimo n'est pas un fortississimo et Jarvi le démontre, de sorte que quand la nuance maximale arrive, elle produit pleinement son effet.

Tous ces éléments démontrent une lecture rigoureuse de l’œuvre qui a vraiment été comprise et intégrée par le chef. Pour ceux dont ça a été la première écoute, l'impression a du être très forte, la longue ovation à la fin tend à penser que le niveau de cette exécution a été très satisfaisant. Lecture subtile, réfléchie et pourtant non dénuée d'émotion. Leningrad a vaincu !

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