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Publié par andika

S'il fallait résumer Pierre-Yves Lascar en un mot, on pourrait dire qu'il s'agit de quelqu'un de passionné. Et il s'avère être un homme tout aussi passionnant que passionné de musique. Tout d'abord en raison de son érudition discographique. Mais surtout au regard des nombreuses initiatives qu'il prend pour faire vivre et partager son immense passion. Il est en effet le programmateur de la saison des Nuits Oxygene. Il s'agit d'une série de concerts qui occupe dores et déjà une place à part dans le paysage musical parisien. Rencontre pour un entretien rafraîchissant.

Pierre-Yves Lascar (Crédit Jean-Baptiste Millot)

Pierre-Yves Lascar (Crédit Jean-Baptiste Millot)

Qui êtes-vous en quelques mots ?

P.Y.L : J’ai fait une classe préparatoire puis une école de commerce, l’E.S.C. Rouen, il y a un peu plus de dix ans maintenant. J’ai toujours été passionné de musique, mélomane un peu fou. J’ai écouté beaucoup de disques, j’ai étudié énormément les catalogues discographiques.

Je n’ai jamais envisagé de travailler dans autre chose que la musique.

J’ai commencé à faire quelques stages, chez Universal notamment, au département back catalogue. J’y ai travaillé pendant presque un an si je comptabilise mes différentes expériences.

Je suis aussi allé en Finlande, pour travailler chez Ondine. L’amour de Sibelius m’y avait alors guidé, mais j’y ai découvert des répertoires plus confidentiels encore : Raitio, Madetoja, Melartin, Merikanto (surtout Aarre…).

Après d’autres stages sur Paris, j’ai eu mon premier emploi chez Qobuz entre 2008 et 2013. Puis mon envie de développer des projets plus personnels grandissait. Je réfléchissais à produire des enregistrements, à créer un label. Mon premier projet a été un programme Chopin avec François Dumont. Depuis, j’ai développé ce label (Artalinna) qui en est aujourd’hui à sa vingtième référence. Un peu plus tard, j’ai commencé à vouloir me lancer dans la production de concerts pour promouvoir en partie les artistes que je défends sur mon label.

Je n’ai jamais envisagé de travailler dans autre chose que la musique.

Pierre-Yves Lascar

Quel est selon vous un bon programme de concert ?

P.Y.L: Je pense que c’est un programme qui permet avant tout aux spectateurs de découvrir du répertoire, si possible par des interprètes qui sont convaincus de l’utilité de défendre les pièces proposées. C’est très important pour moi qu’il y ait des affinités réelles entre un répertoire et un artiste. Plus l’artiste est convaincu de ce qu’il joue, plus l’interprétation risque d’être engagée et véritablement convaincante. C’est d’autant plus important lorsqu’on propose de jeunes et « nouveaux » artistes : il faut absolument les encourager à défendre le répertoire dans lequel ils se sentent réellement à l’aise. Je conçois ainsi l’accompagnement artistique. Mais après, pour ne pas trop perdre l’auditeur, il faut lui proposer des pièces qu’il est aussi susceptible de connaitre, et dans ce cas, l’amener à les découvrir selon un angle différent !

 

Et quel est l’équilibre entre ces deux types de pièces dans un programme ?

P.Y.L: Ma saison milite à fond pour la découverte. À la fois la découverte d’artistes et bien sûr, le plus possible, de répertoires. J’essaie d’inviter des musiciens qui défendent des répertoires bien à eux, qui font partie de leur identité. Par exemple, avec le pianiste que j’ai invité le 13 février dernier, le Cubain Marcos Madrigal, je vais beaucoup travailler sur le répertoire latino-américain : il y a beaucoup de choses qui ne sont absolument pas connues ici, d’une beauté pourtant exceptionnelle. Je vais donc faire beaucoup de projets dans ce sens avec lui, même si le concert du 13 février était relativement plus classique, avec du Schumann et du Prokofiev. C’est également important de présenter des artistes qui ont un répertoire assez spécifique, dans des programmes traditionnels. Alterner d’une saison à une autre est une bonne solution.

Ma saison milite à fond pour la découverte. À la fois la découverte d’artistes et bien sûr, le plus possible, de répertoires.

Pierre-Yves Lascar

Devant l’offre pléthorique qui existe à Paris, comment parvenez-vous à vous démarquer ?

P.Y.L: Je parviens à me démarquer par les répertoires proposés. Plus les répertoires seront audacieux, plus il y aura des possibilités de positionner la série de concerts comme étant personnelle, avant-gardiste. La raison d’être des Nuits Oxygene, c’est vraiment … d’oxygéner la saison musicale. En présentant donc avant tout des répertoires qu’on n’entend pas. C’est un complément de ce qui existe déjà et pas du tout une offre concurrentielle. Et aussi avec des artistes qui sont moins connus, qui ne sont pas dans des grandes salles ou des saisons concurrentes. Je forme au fil des années une écurie d’artistes que l’on peut entendre principalement dans le cadre de ma saison pour le moment !

La raison d’être des Nuits Oxygene, c’est vraiment d’oxygéner la saison musicale.

Pierre-Yves Lascar

Comment devient-on programmateur de concerts ?

P.Y.L: C’est compliqué de répondre à cette question. Par envie, sans doute. On doit vouloir défendre certains artistes, certains compositeurs. Si cette envie n’existe pas, il n’y a pas de raison d’être programmateur. En tout cas, je n’en vois aucune. Le plaisir de faire découvrir, une aspiration à partager des moments forts avec d’autres mélomanes, m’animent aussi.

 

Sur quels critères sélectionnez-vous le lieu du concert ?

P.Y.L: Pour le coup, ce sont des critères essentiellement économiques. Le premier avantage avec le Temple Saint-Marcel est la présence d’un très bon piano Steinway D sur place. Il est là à demeure - beaucoup d’enregistrements sont réalisés dans cette église, sous l’égide d’un ingénieur du son, au départ pianiste, Nikolaos Samaltanos. Tous les concerts des Nuits Oxygene sont enregistrés, histoire de développer également des archives sonores. La location de l’église est plutôt avantageuse du fait du nombre important de dates tout au long de l’année.

Ce lieu bénéficie d’une belle acoustique. S’il n’est pas très grand (170 à 180 personnes), il permet une réelle proximité avec les artistes. Il n’y a plus de distance par rapport à la scène. Dans ce lieu intimiste, l’artiste communique fortement avec le public qui prend de plein fouet le message musical ; l’impact sonore est certain. 

Pierre-Yves Lascar et moi

Pierre-Yves Lascar et moi

Est-il difficile d’obtenir les artistes que vous souhaitez pour vos concerts ?

P.Y.L: Non, ce n’est pas si difficile que ça. C’est assez simple de les faire venir en réalité. J’ai décidé de cibler des artistes qui n’ont pas beaucoup de dates en France, encore moins à Paris. Pour eux, cette date devient importante dans leur planning, parce qu’il s’agit de Paris que l’étranger regarde avec un réel intérêt (même dans le cas de ce lieu, encore peu identifié comme salle de concert).

 

Quelle place occupe la création contemporaine dans votre programmation ?

P.Y.L: Il y a quelques créations par-ci par-là. Au mois de mars, Justin Taylor assurera la création d’une pièce de Stéphane Gassot. La création est portée par les artistes en général. S’ils veulent s’illustrer dans des répertoires un peu plus contemporains, je ne veux pas les brimer.

 

Mais accordez-vous de l’importance à la création ?

P.Y.L: J’accorde de l’importance à la belle musique, donc si la création peut être belle, c’est encore mieux. Il est naturellement important de présenter des oeuvres contemporaines dans un paysage qui reste très centré sur le répertoire du XIXe et début du XXe. La « muséification » n’est clairement pas mon objectif : en dehors de la création à proprement parler et des pièces nouvellement composées, il faut accorder de la place aux pièces qui n’ont jamais (ou très rarement) été données en France ; c’est tout aussi important de valoriser ce type de répertoires.

J’accueille au mois d’avril Vestard Shimkus, un pianiste letton – l’un de mes préférés –, également improvisateur et compositeur, et il souhaite défendre ses propres oeuvres. La plupart du temps, il les joue pour la première fois lors de ses concerts parisiens.

Il y a bien souvent dans le cadre des Nuits Oxygene une large part accordée à la création.

Pourquoi aller à un concert des Nuits Oxygene ?

P.Y.L: Les Nuits Oxygene, c’est avant tout l’excellence de la nouvelle génération. Et de beaux programmes où je pense que vous avez de multiples occasions de vibrer, de ressentir des choses fortes au niveau sensoriel.

Je n’envisage pas de plaisir musical autrement que « dopé » aux vibrations fortes. Et il n’y a pas de plus grand plaisir que de découvrir pour la première fois une oeuvre. Le plaisir intense peut se trouver évidemment dans la réécoute perpétuelle des oeuvres. Mais quand même le plaisir suprême, le plaisir le plus fort, c’est l’instant de la découverte, la toute première écoute. C’est ainsi que j’ai envie de présenter la musique. Faire en sorte que les spectateurs, pour la première fois peut-être, se surprennent à écouter une oeuvre, qu’ils soient transportés et qu’ils ne l’oublient pas.

La raison d’être des Nuits Oxygene : redonner du sens au partage, par la découverte.

 

Propos recueillis par Anthony Ndika

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