Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Pages

Publié par andika

Eyes Wide Shut est un film fascinant. Dernier opus du légendaire Stanley Kubrick, il a suscité le mystère bien avant sa sortie. Le maître décédant peu de temps après avoir achevé le montage de ce long métrage testamentaire. Cette aura a été également due au casting mettant en scène LE couple star de Hollywood de la fin des années 1990. Tom Cruise et Nicole Kidman. Les deux étaient alors à leur apogée et intéressaient énormément la presse people. Et jouer un couple marié devant la caméra du mystérieux Kubrick ne pouvait que susciter l’enthousiasme des curieux.

Car en effet, on se pose tout naturellement la question de savoir quelle est la part de fiction dans l'histoire de ce couple que l'on voit à l'écran. Et cette double lecture est un thème qui va se répercuter sur énormément d'aspects de ce film.

L'intrigue est simple. Le Dr Bill Harford et sa délicieuse femme Alice, forment le couple New-Yorkais parfait. Le scénario est fondé sur la nouvelle Traumnovelle d'Arthur Schnitzler publiée en 1926. Mais ce couple va se craqueler à la suite d'une soirée où Alice confesse à son mari son fantasme au sujet d'un homme habillé en uniforme d'officier de marine, croisé l'été précédent lors des vacances.

Et il n'en faut pas davantage pour briser la routine du couple. Un couple où l'homme ne regardait même plus sa femme en lui parlant (scène de la banalité du ménage lorsqu'ils se préparent pour la soirée au début du film). Mais Bill ne regarde plus Alice au sens propre comme au sens figuré. Admettant lui-même qu'il ne daignerait même pas être jaloux alors qu'Alice a dansé avec un bel hongrois qui dissimulait mal ses intentions envers elle. Et oui, la routine dans un couple, c'est avoir les yeux bien fermés, ne pas voir, croire que tout est acquis, qu'il n'est plus nécessaire de se battre. Qu'il n'existe aucune fantaisie, aucune nouveauté. Simplement la répétition d'un état de fait obtenu de haute lutte au cours du temps, grâce au sacro-saint amour. Mais comment soupçonner cette Alice de la moindre incartade, tant la sublime Nicole Kidman semble immaculée. L'entendre dire le mot en F à de nombreuses reprises ne cesse d'étonner (Notamment lorsqu'elle raconte son rêve d'orgie). La découvrir tombant sa robe et offrant sa chute de rein pour le premier plan du film est également une autre manière de casser cette image. Et c'est alors une autre image qui s'invite dans notre esprit et dans celui du personnage de Bill. Une image obsédante.

En se dévoilant aussi crument, elle cesse d'être le fantasme de la perfection, devient accessible et descend à la hauteur du spectateur, qui lui aussi peut parler parfois de façon aussi cash. Et ce film en matière de révélation de fantasmes est un modèle. Le fantasme relève le plus souvent de l'intime. Il est plus ou moins avouable, et les personnes qui ont les moins avouables peuvent en souffrir durement. Mais pire, ces fantasmes peuvent également heurter la sensibilité des personnes que l'on aime si on le leur révèle. Et pour une femme mariée, mère de famille, dire à son mari qu'elle l'aurait quitté séance tenante et trébuchante si un homme habillé en matelot l'avait désirée, c'est la dernière chose que ce dernier a envie d'entendre. S'en suit une nuit d'errance pour le personnage de Bill où il sera confronté à diverses tentations. Là, la fille d'un patient de cujus qui s'offre à lui. Ici une sublime jeune femme, qui semble être une professionnelle, lui offre ses services. Ailleurs, encore, une plus jeune femme qui lui lance des regards équivoques. Et enfin, la fameuse orgie. Le fantasme parfait. Kubrick parvient à créer une séquence qui cumulera le pinacle de la luxure allié au meilleur goût possible au niveau de l'esthétisme. Bal masqué et costumé. Corps nus de femmes parfaites, qui se déhanchent dans un rituel occulte, présidé par un homme à la robe rouge parlant une langue étrange. Plans millimétrés, photographie magique. Et enfin, nudité élégante. Et au moment où tout ce sexe se déploie, le spectateur est comme Bill, au milieu de la scène. Il observe, et entre directement dans le fantasme parfait. Parfait car Bill est invisible derrière son masque. Bill est anonyme derrière son masque. Tout comme le spectateur dans la salle obscure, que personne ne peut observer, et qui se régale de cette débauche. Et encore mieux, les participants à l'orgie étant masqués, ils peuvent même consommer dans la plus grande quiétude. Sans avoir à craindre le regard des autres.

Mais il n'existe pas de telle chose que le fantasme parfait. Et Bill n'est pas à sa place dans cet endroit. Et comme Adam et Eve après avoir mangé le fruit défendu, il va être invité à quitter le lieu, et renoncer à la nudité, qui une minute avant, ne l'aurait pas gêné. Et pire encore, toutes les opportunités de la nuit précédente vont se transformer le lendemain matin en des choses tragiques. Une concubine de l'orgie qui trouve la mort, la jeune prostituée qui s'avère séropositive, l'ami retrouvé qui disparait. En plus de disparaitre, le fantasme s'avère dangereux tant ses conséquences semblent néfastes, quand bien même on ne l'aurait pas assouvi. C'est ainsi que Bill se raccroche constamment à son statut, en montant à de nombreuses reprises sa carte professionnelle prouvant qu'il est médecin. Un socle de stabilité alors qu'il vacille.

Enfin, le symbolisme constant, qui invite à trouver du sens dans chaque détail. Alice et Bill s'embrassant, le tout filmé dans le reflet du miroir de la salle de bain, avec une Alice un peu absente. Comme passée de l'autre côté du miroir. Les deux mannequins qui invitent Bill au pied de l'arc en ciel, endroit magique. La boutique de déguisements qui se nomme justement l'arc en ciel. Cela invite une fois de plus à la rêverie et au fantasme. Et la constante présence des masques à proximité des personnages féminins. Comme si, pour survivre en société, elles avaient intégré qu'elles devaient dissimuler certaines choses.

La mise en scène méticuleuse de Kubrick sert ce film à merveille, avec deux ambiances bien distinctes. La nuit, et le jour, qui n'utilisent pas du tout le même spectre. Et plus l'écran est grand, mieux c'est pour profiter de toute la beauté visuelle de ce film. La musique est également un grand point fort, avec tout d'abord cette valse de Chostakovitch utilisée lors du générique mais surtout, ce Musica Ricercata glaçant de Ligeti.

Testament cinématographique. Leçon de mise en scène. Cette plongée fascinante dans la nuit new-yorkaise, dans la débauche, la luxure, est une expérience à part. Ou comment le couple parfait peut vriller après avoir fumé un petit pétard, justement parce que ce qui était caché a commencé à se dévoiler. Conte pour adulte, qui se résout de façon innocente, toutefois sans garantir qu'ils vécurent pour toujours heureux et eurent beaucoup d'enfants. Non, ce conte là se termine par le mot "Fuck" et c'est pour ça qu'il est aussi grand. Il rend sa magie au fantasme.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article