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Publié par andika

Dans ce climat socialement tendu en France, il peut parfois s'avérer difficile de se rendre au concert pour cause de grève dans les entreprises publiques de transport. Mais comment résister à l'attrait d'une Symphonie n°8 de Chostakovitch en ce lundi 9 décembre 2019 à la Philharmonie de Paris ? Pour l'occasion, l'Orchestre National du Capitole de Toulouse, emmené par son directeur musical, Tugan Sokhiev, était monté spécialement dans la capitale. Et ils ont été rejoints pour cette soirée par un invité de marque, le jeune pianiste français Lucas Debargue, venu interpréter le Concerto pour piano n°1 de Listz.

L'ONCT à la Philharmonie de Paris le lundi 9 décembre 2019

L'ONCT à la Philharmonie de Paris le lundi 9 décembre 2019

Le Concerto pour piano n°1 en mi bémol majeur de Liszt a été composé entre 1832 et 1835 mais n'a connu sa version définitive, après moult révisions, qu'en 1855. En quatre mouvements qui s'enchaînent, il adopte une forme parfois cyclique qui met en scène une véritable confrontation entre le piano et l'orchestre. Une œuvre taillée pour Lucas Debargue, qui s'était illustré aux yeux du monde entier lors du concours Tchaikowski de 2015, où il avait fasciné certains membres du jury. A la philharmonie, son jeu étonne tout d'abord, notamment dans un emploi superflu de la pédale qui fait perdre en clarté son discours musical, dans les moments de bravoure en fortissimo, dévolus au soliste par le diabolique compositeur. Malgré sa technique assurée et sa puissance qui emplisent sans mal la grande salle Pierre Boulez, l'équilibre avec l'orchestre a du mal à être trouvé. L'un prenant souvent le pas sur l'autre. Mais au fur et à mesure que Liszt sollicite davantage la virtuosité du soliste que sa force, le discours de Debargue devient plus clair. Il se régale des dialogues avec les différents pupitres, notamment les bois. L'ambiance y devient merveilleusement espiègle dans le Scherzo avant de trouver une véritable méticulosité dans le Finale du côté du pianiste. Mais ce qui a réellement valu le déplacement, ce sont les deux bis donnés par Lucas Debargue. Avec tout d'abord une Sonate en Mi bémol Majeur, K253 de Scarlatti pleine de pêche et de couleurs mais surtout, une composition personnelle du pianiste dans la forme de la Toccata, inspirée de Bach. Une véritable ode au rythme et à la danse. De quoi agiter la philharmonie par l'audace de la proposition. Une belle ovation ponctue ce moment de grâce.

La Symphonie n°8 en do mineur de Chostakovitch est une œuvre qui rendait fier son auteur. Parfois en proie au doute, il s’enorgueillissait d'avoir produit une telle partition. Et comment lui donner tort lorsqu'on contemple cette merveille d'orchestration à l'impact émotionnel sans pareille. Composée en trois mois à l'été 1943, elle fait partie de ce qu'on a appelé les symphonies de guerre. Bien que l'URSS était en train de prendre l'avantage face à l'Allemagne nazie lors de la Seconde Guerre mondiale, cette symphonie est étonnamment tourmentée et torturée, pleine de dissonances, de violence, avant un final apportant enfin un peu de détente et de réconfort. Composée de cinq mouvements, avec les trois derniers qui s'enchaînent, cette symphonie ne peut laisser indifférent celui qui l'écoute. Tugan Sokhiev, chef d'origine russe, connaît cette musique intimement. A entendre son interprétation, on sent aussi qu'il la chérit. Il laisse s'installer un long silence avant de se lancer dans cet ouvrage avec son orchestre. La première attaque aux violoncelles est bien moins brutale que ce que l'on peut attendre dans cette œuvre. Ce qui est perdu en mordant est gagné en solennité. Le premier mouvement est un Adagio et le tempo adopté le souligne, mettant en valeur les équilibres entre les pupitres et les différents plans sonores. Mais après cette entrée en matière pleine de sobriété, les chevaux sont lâchés dès l'Allegretto. Le chef obtient un gros son de son orchestre, le thème circule dans tout l'orchestre et les tuttis impressionnent par leur clarté, où chaque pupitre se démarque. Mention spéciale aux quatre flûtes dont deux picolos qui colorent l'ensemble. Le troisième mouvement reste dans le même ton avec des attaques encore plus franches et jubilatoires. Les dissonances sont de plus en plus pressantes, là un hautbois strident, là des cuivres  saillants. La phalange toulousaine brille et le chef met une fois de plus merveilleusement bien en valeur l'orchestration avec des alliages de timbres d'une inventivité sans cesse renouvelée. Une intensité de tous les instants, un engagement sans faille des musiciens pour un moment de pure folie. Les mouvements s'enchaînent dans ce final de symphonie, le Largo qui suit directement, sans pause, est un long moment de contemplation, où un motif répétitif est seriné longuement aux cordes. Mais le fil conducteur ne se perd pas, au contraire, Sokhiev creuse le son et mène sa barque vers un dernier mouvement libérateur, où le do majeur fait son apparition. L'Allegretto conclusif est libérateur, il résout toutes les tensions qui jalonnent l’œuvre en apportant une lumière voilée. Une certaine gravité teinte cette conclusion douce amère avec ce thème tout d'abord tranquille puis véhément avant que, après tant d'agitation, la musique fasse place lentement au silence. Silence maintenu de longs instants après la dernière note. Tout cela suivi d'une encore plus longue ovation du public parisien, qui semble avoir apprécié cette soirée en compagnie de l'ONCT venu de si loin dans ce contexte particulier. En ce début décembre, il fallait peut-être beaucoup marcher pour assister au concert, mais l'effort a été amplement récompensé par une sublime interprétation de l'immense Symphonie n°8 de Chostakovtic par l'ONCT dirigé par Tugan Sokhiev.

Programme du concert du 9 Décembre 2019 à la philharmonie

Franz Liszt

Concerto pour piano n° 1 en mi bémol majeur

Dmitri Chostakovitch

Symphonie n° 8 en do mineur op. 65

Orchestre National du Capitole de Toulouse

Tugan Sokhiev, direction

Lucas Debargue, piano

 

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