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Publié par andika

D'aucuns pensent que la musique classique est une activité sérieuse. Il est difficile de leur donner tort devant un tel programme, donné le vendredi 15 novembre 2019. Il est vrai que s'adonner à la passion du classique est en général l'apanage des personnes instruites, ou initiées. Le Baryton allemand, Matthias Goerne, qui commence sa résidence à Radio France pour la saison 2019/2020, ne dit pas autre chose. Ainsi, pour débuter sa collaboration avec un des orchestres de la maison ronde, à savoir l'Orchestre Philharmonique de Radio France, il a opté pour la Suite sur des poèmes de Michel-Ange du compositeur russe Dmitri Chostakovitch. Œuvre écrite au crépuscule de sa vie en 1974. Mais avant cela, le public de la Philharmonie a pu entendre le Quatuor avec piano de Mahler, joué notamment par le récent lauréat du concours Tchaikowski, Alexandre Kantarow. Puis, toujours du compositeur autrichien, la fameuse Totenfeier, poème symphonique, qui se transformera par la suite en premier mouvement de la Symphnine n°2 "Résurrection". L'orchestre étant placé sous la direction du chef estonien Mihhail Gerts remplaçant au pied levé un Mikko Franck souffrant.

La formule des concerts du Philhar' mêlant la musique de chambre et le répertoire symphonique est connue depuis que Mikko Franck en a pris la direction musicale. En règle générale, l’œuvre de musique de chambre qui est donnée en prélude, est jouée uniquement par les membre de l'orchestre. Mais lorsqu'un tel invité de marque se joint à eux, on ne peut qu'apprécier. Le pianiste Alexandre Kantorow parvient à trouver sa place aux côtés des membres de la phalange de Radio France que sont le violoniste Juan Fermin Ciriaco, l'altiste Daniel Vagner et le violoncelliste Nicolas Saint-Yves, dans le quatuor de Mahler. Œuvre malheureusement inachevée, composée alors qu'il n'avait que 16 ans, il n'en reste qu'un premier mouvement qui rappelle curieusement le style de Brahms, notamment dans l'usage des graves. Rapidement, au cours de l'exécution du quatuor, on s'étonne de la manière aisée qu'a le son des musiciens, d'emplir la grande salle Pierre Boulez de la Philharmonie. La ligne mélodique de l'ensemble est toujours claire et le premier violon s'illustre, avec un vibrato toujours adéquat. Les graves du piano Stenway de Kantarow impressionnent tandis qu'une atmosphère un peu tragique s'installe. Une merveilleuse entrée en matière.

La Totenfeier qui peut se traduire par la fête des morts, est une œuvre empreinte de romantisme. Mahler, né à une époque où la mortalité infantile était plus élevée que de nos jours, a été confronté à la mort très jeune. Cette mort ne cesse de jalonner cette partition, faite de tension, d'alliages de timbres hétéroclites, et de climax puissants. Mihhail Gerts, à la tête d'un Orchestre Philharmonique de Radio France au grand complet, impose immédiatement une grande autorité lorsqu'il monte sur son pupitre. D'une impulsion venant de tout son corps, il s'abandonne tout entier dans la musique de Mahler. Très rapidement, on se rend compte que ce chef aime l'ordre. A l'aide de gestes amples, il parvient aisément à faire comprendre ses intentions. Cette Totenfeieir sera nerveuse, fiévreuse, inquiétante et surtout construite. Les cordes sont denses dans le trémolo qui débute l’ouvrage, les graves des cuivres impressionnent, et le début du poème symphonique qui s'apparente à une marche funèbre, est très solennel. La mort est partout, et les différences entendues par rapport au premier mouvement de la deuxième symphonie inquiètent dans cette interprétation. Là, un solo de hautbois sinistre d'Olivier Doise, fait monter l'inquiétude. Avant que le chef ne déchaîne l'orchestre dans des tuttis paroxystiques absolument brillants. Saluons ici la tenue des cordes graves. Une Totenfeier marquante, pleine de gravitas, qui hante l'oreille de l'auditeur encore des heures après.

Après l'entracte, voici venu le temps de Dmitri Chostakovitch. Ce dernier vouait une grande admiration à Mahler. Sa 4ème Symphonie état d'ailleurs une suite logique de l’œuvre de son ainé. Les deux compositeurs aimaient manier l'ironie en musique. Les deux étaient de sublimes orchestrateurs. Mais à la différence de son ainé, Chostakovitch a visité davantage de genres. Le Suite sur des poèmes de Michel-Ange a été composée en 1974, quelques mois avant la disparition de Chostakovtitch. On la surnomme parfois la 16ème symphonie. L'intérêt de cette œuvre, c'est qu'au travers des poèmes de Michel-Ange, Chostakovitch est en mesure de régler ses comptes avec le régime soviétique. En ajoutant par exemple des titres aux textes qui en étaient dépourvus. Ainsi, la partie intitulée A un exilé, fait forcément penser à Soljenitsyne, prix Nobel de littérature et expulsé d'URSS en 1974, ou encore, à leur ami commun, Rostropovitch, lui aussi, contraint de quitter la Russie la même année. Il est d'ailleurs très étonnant de constater à quel point les mots de Michel-Ange peuvent se transposer à la vie de Chostakovitch. Matthias Goerne se saisit de ces textes avec conviction. Son timbre, sa projection, sa technique, sont irréprochables. On apprécie également sa musicalité, ainsi que sa sobriété. Il n'abuse pas de gestes grandiloquents et permet à l'auditeur de se concentrer sur la musique. Mihhail Grets quant à lui est un accompagnateur aux petits soins. Il mène l'orchestre avec une merveilleuse adaptabilité afin de suivre le soliste dans chaque direction. Dans Amour, la flûte et le piccolo se distinguent, tandis que les cuivres grondent dans le poème intitulé Couroux. Dans ce fracas, Goerne conserve un rythme stable. On entend aisément les consonnes et sa prosodie en russe est des plus satisfaisantes. Chostakovitch fait montre de tout son génie de l'orchestration dans le poème intitulé Créativité, où les percussions s'en donnent à cœur joie en figurant un marteau. Les silences de La Nuit émeuvent aux larmes tandis que le final, intitulé L'Immortalité, est d'une ironie grinçante, une fois de plus grâce au picolo. "Ici mon sort a voulu qu’avant l‘heure je m’endorme,mais je ne suis pas mort ; bien qu’ayant changé de demeure,en toi je reste vivant, toi qui me vois et me pleures, s’il est vrai que l’être aimé en l’autre prend forme." Une fin comme un beau pied de nez au régime soviétique qui a tant persécuté Chostakovitch. Sa musique continue à être jouée et aimée, et non, il est loin d'être mort.

Programme d'une grande intelligence et d'une grande profondeur, permettant de visiter un répertoire des plus passionnants et d'avoir une véritable réflexion sur le monde. Mahler et Chostakovitch sont définitivement faits pour aller ensemble. Tout comme le tandem entre Radio France et Matthias Goerne qui commence sous les meilleurs auspices cette saison.

Concert disponible à l'écoute pendant un mois sur France Musique

 

Crédits photographiques: Matthias Goerne - Photo : DR

Programme du concert du Vendredi 15 Novembre 2019 à la Philharmonie de Paris
Gustav Mahler
Quatuor avec piano
Totenfeier, poème symphonique


Dimitri Chostakovitch
Suite sur des poèmes de Michel-Ange

Matthias Goerne baryton

Alexandre Kantorow piano
Juan Fermin Ciriaco violon
Daniel Vagner alto
Nicolas Saint-Yves violoncelle
Orchestre Philharmonique de Radio France
Mihhail Gerts direction

Les prochains rendez-vous de la résidence de Matthias Goerne à Radio France

LUNDI 16 MARS - 20H30

PHILHARMONIE DE PARIS

RICHARD STRAUSS Salomé (version concert)

Camilla Nylund (Salomé)

Matthias Goerne (Jochanaan)

Waltraud Meier (Hérodias)

Wolfgang Ablinger-Sperrhacke (Hérode)

Carlos Osuna (Narraboth)

Orchestre Philharmonique de Radio France

Mikko Franck direction

 

LUNDI 20 AVRIL - 19H30

THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES

ANTON DVORAK Le Rouet d'or, poème symphonique

BÉLA BARTÓK Le Château de Barbe-Bleue (version concert)

Matthias Goerne (Barbe-Bleue)

Michelle DeYoung (Judith)

Orchestre National de France

Gianandrea Noseda direction

Coproduction Radio France / Théâtre des Champs-Élysées.

 

JEUDI 7 MAI - 20H

THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES

LUDWIG VAN BEETHOVEN Lieder

Matthias Goerne baryton
Jan Lisiecki piano

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