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Publié par andika

Le chef d'orchestre américano-russe Semyon Bychkov entame avec son Czech Philharmonic un week-end dédié à Tchaikovski à la Philharmonie de Paris. Pour la première soirée du vendredi 22 novembre 2019, ils étaient accompagnés du pianiste russe Kirill Gerstein, afin de jouer le célèbre Concerto pour piano n°1 de l'illustre compositeur, dans sa deuxième version assez méconnue datée de 1879. Puis en deuxième partie, rien de moins que la trop rare Symphonie Manfred.

(Crédits Philharmonie de Paris)

(Crédits Philharmonie de Paris)

Le Concerto pour piano n°1 de Tchaïkovski est sans doute une des œuvres du répertoire classique les plus connues. Kirill Gerstein rappelle d'ailleurs dans son texte en note de programme que l’enregistrement qu’en a réalisé Van Cliburn après sa victoire au Premier Concours international Tchaïkovski de Moscou en pleine guerre froide est le premier album classique à se voir décerner le triple disque de platine [300 000 exemplaires] et le premier disque acquis par de nombreux amoureux de la musique classique. Mais cet album propose une version datant de 1894, qui est posthume. Connue grâce à ses accords majestueux du début et pourtant, il ne s'agit pas là des desseins du compositeur ! Dans la deuxième version de 1879, le piano se fait plus discret. A la place de gros accords plaqués, on a des accords arpégés. La mélodie prend davantage de place et le côté sirupeux et romantique laisse place à plus de mouvement. C'est cette vision que défendent Bychkov et Gerstein. Moins de gros son, moins de gras et de grandiloquence. Mais un festival de couleurs, de lyrisme et de douceur. Le piano de Kirill Gerstein est chatoyant et colore chaque phrase, en venant orner les timbres de l'orchestres ici et là dans le premier mouvement, Allegro non troppo et molto maestoso. Semyon Bychkov proposant à la tête de l'orchestre un accompagnement en tout point excellent avec une précision des phrasés exemplaire. Des attaques franches et un grand soin des nuances. L'Andantino semplice est un pur moment de grâce, à peine altéré par la symphonie de toux venant des gradins. La petite harmonie de l'orchestre tchèque s'illustre, notamment le hautbois solo, le pianiste quant à lui brille, alternant les dialogues avec les différents instruments et proposant force ornementations. L'impression étrange qu'il peut faire ce qu'il veut de son clavier et qu'il le fait même danser. Le troisième mouvement est celui des surprises, notamment avec un passage en plus dans le développement du premier thème qui a été coupé dans la version de 1894 ! Le tempo pris par le pianiste est vigoureux, et permet de ressentir pleinement la pulsation et les rythmes exquis composés par Tchaikovski. Semyon Bychkov fait vrombir son orchestre dans les réponses au soliste. Il crée également une orgie de timbres et de détails pour parvenir à un final d'une grande élégance où les cordes donnent leur pleine mesure, dans une très impressionnante densité. Après une ovation bien méritée, Kirill Gerstein ne fait que confirmer tout le bien que nous pensons de lui en proposant en bis une sublime Mélodie op. 3 de Serge Rachmaninov.

La Symphonie Manfred composée en 1885 est le fruit d'une longue gestation. Inspirée du Mandred de Lord Byron, narrant les déboires du héros éponyme, amoureux de sa sœur Astrée, cette symphonie n'était pas destinée au départ à être composée par Tchaikovski. Le compositeur Mili Balakirev avait d'abord été sollicité pour ce projet par le poète Vladimir Stassov, mais ce dernier estimait que cela ne correspondait pas à son tempérament. Il eut alors l'idée de proposer le projet à Hector Berlioz qui déclina. Tout cela avant que Tchaikovski en hérite et ne dédie sa symphonie à... Balakriev ! Et pour boucler la boucle, Tchaikovski va s'inspirer du style de Berlioz dans Harold en Italie pour construire son Manfred. Dans le premier mouvement, Manfred erre dans les Alpes. L'ambiance instaurée par Bychkov est immédiatement grinçante et inquiétante. L'Orchestre sonne étrangement à la russe, avec des timbres assez durs, notamment les bassons, ainsi qu'une absence presque totale de vibrato aux cordes. Le fracas des percussions figure bien la confusion du héros. La seule relâche se situe dans le thème d'Astrée, plus léger. Le deuxième mouvement vif argent impressionne. Pris dans un tempo assez vigoureux, il rivalise de virtuosité et de couleurs, une fois de plus à la petite harmonie où le truculent picolo se distingue. Le chef parvient à installer une atmosphère de quiétude et met en valeur toutes les couleurs prévues par la partition, notamment grâce à l'emploi d'instruments comme les harpes et les timbales. Tout ce mouvement ressemble à un bloc unique cohérent dont la tension ne baisse jamais. Seule le retour du thème de Manfred assombrit l'ambiance avant que le son ne meurt doucement avec les cordes qui s'éteignent dans un moment de réelle féérie. Le troisième mouvement qui suit, un Andante est un grand moment de quiétude, pastoral et contemplatif. Le chef abandonne parfois sa baguette. Une atmosphère paisible imprègne la Philharmonie, à peine troublée par un instrumentiste ouvrant une porte dérobée afin de faire sonner des cloches. Mais le retour du thème de Manfred aux trombones vient encore contrecarrer l'accalmie. L'agitation reprend dans le dernier mouvement noté Allegro con fuoco. Une véritable cavalcade de cordes déferle. Le fracas des percussions reprend et Bychkov lâche toutes les forces de son orchestre, notamment dans un passage fugué d'une grande maîtrise. Manfred, une histoire de mille tourments qui se traduit en autant de sons, autant de notes provenant d'une multitude d'instruments (dont un orgue, qui se fond magnifiquement à l'orchestre). Un parfum épique mais aussi, un moment tragique, Manfred ne laisse pas indifférent. Et encore moins lorsque l'orchestre sonne comme cela, dur, corrosif mais également très mélodieux et doux dans les passages où cela est nécessaire. Et Manfred laisse d'autant moins indifférent lorsque dirigé par un chef rompu à ce répertoire. Semyon Bychkov y est naturellement dans sa zone de confort, mais cela n'amoindrit en rien ses indéniables qualité de musicien et de chef, aux gestes précis, aux intentions limpides et à la précision jamais prise en défaut. Notamment dans la disposition de l'orchestre où les contrebasses se retrouvent à l'arrière, face au chef. Le public de la Philharmonie ne s'y trompant pas en ovationnant longuement le chef et l'orchestre à l'issue du concert. Chef dont nous rappelons qu'il est une vielle connaissance du public parisien, puisqu'il a dirigé l'Orchestre de Paris entre 1989 et 1998. Après cela, il ne reste plus à dire que The Tchaikovsky Project est une immense réussite. Vivement la suite !

Programme du concert du Vendredi 22 Novembre 2019

Piotr Ilitch Tchaïkovski
Concerto pour piano no 1
Manfred


Czech Philharmonic
Semyon Bychkov, direction
Kirill Gerstein, piano

 

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