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Publié par andika

L'Orchestre National de France a fait son grand retour à la Philharmonie de Paris le mardi 1er Octobre 2019. Après avoir quitté les bords de Seine une première fois, en février dernier pour venir donner une mémorable Damnation de Faust dans la Grande Salle Pierre Boulez sous la direction de Charles Dutoit. Et comme l'ONF ne fait pas le déplacement pour rien, il s'agissait de nouveau d'une grande occasion. En effet, la phalange de Radio France accueillait le violoniste français virtuose, Renaud Capuçon, pour le Concerto pour violon de Schumann, et donnait rien de moins que la monumentale Symphonie n°9 de Bruckner, le tout sous la direction d'Emmanuel Krivine.

 

Le Concerto pour violon de Schumann a pour particularité de ne pas porter de numéro d'opus. Il a été composé en fin d'année 1853, et c'est l'une des dernières œuvres du compositeur avant qu'il ne sombre dans la folie. Cette partition, comme de nombreuses autres à l'époque, est dédiée au célèbre violoniste, Joseph Joachim, qui ne la jouera pourtant jamais. Elle ne fut créée qu'en 1937, puis enfin publiée en 1938. Ce concerto méritait pourtant tout autre chose que le tiroir. Il se compose en deux mouvements, le second alternant un début lent et un final rapide. Lorsque le chef Emmanuel Krivine et le soliste Renaud Capuçon font leur entrée sur la scène pour rejoindre l'orchestre, on entre immédiatement dans le vif du sujet de cette musique. En un instant, Krivine trouve les couleurs adéquates au sein du National. Un grain sombre avec un tutti élégant et ténébreux. Des cordes orageuses menées par le premier violon Sarah Nemtanu, avant une accalmie coïncidant avec l'entrée du soliste. On constate que Renaud Capuçon est venu avec sa partition, mais il la regarde à peine. Il s'empare de la scène dès sa première prise de parole avec un son strident qui emplit la salle, mais en même temps beaucoup de charme avec un legato exemplaire, agréable aux oreilles. On entend également une grande sensibilité dans son le son qu'il produit, dans sa manière de phaser la musique qui amène une certaine mélancolie propre au courant du romantisme. Le second mouvement met davantage l'orchestre en valeur. On peut y admirer la légèreté du pupitre de violoncelles mais surtout, le soin mis par le chef dans la clarté de son discours, qui demeure tout le long sans aucune emphase. Au contraire, on ressent une simple caresse, douce, agréable. Discours repris par Renaud Capuçon qui demeure limpide dans ses intentions, à savoir communiquer des émotions par sa sensibilité. La partie finale animée quant à elle est un enchantement qui sonne divinement bien dans la grande salle Pierre Boulez, où la petite harmonie du National pétille. Un enchantement, une élégance profonde mais dans une étonnante simplicité. Après une ovation bien méritée, Renaud Capuçon revient pour délivrer un bis de toute beauté. Le Ballet des ombres heureuses issu de l'opéra Orphée et Eurydice de Gluck. La notoriété de Renaud Capuçon dépasse maintenant largement le cadre du monde de la musique classique, tant et si bien que l'on a déjà pu l'entendre ici et là jouer cela à la télévision. Mais c'est tellement mieux en vrai, lors d'un concert. On peut vraiment y apprécier son succulent vibrato. Mais aussi, on peut recevoir, écouter cette musique dans une salle remplie de près de 2000 personnes où pas un seul cheveux ne bouge. Un vrai moment de recueillement grâce à un véritable grand musicien.

Il n'était pas trop de l'entracte pour se remettre de ses émotions avant d'entrer dans l'immense Symphonie n°9 en ré mineur d'Anton Bruckner. Comme beaucoup de ses collègues compositeurs, Bruckner s'est arrêté à la numéro 9 (même si, il a composé d'autres symphonies qui ne sont pas dans le comptage officiel). Et contrairement à Beethoven, Bruckner a laissé sa Neuvième inachevée à sa mort (mais les deux son en ré mineur). Une question se pose alors, qu'est-ce que la Neuvième de Bruckner ? Sortons ici de ces débats entre musicologues, sachant que même pour nombre des symphonies achevées de Bruckner (à l'exception notable de la 6ème), de multiples versions existent du fait de révisions incessantes du compositeur. Pour la Neuvième, il est maintenant d'usage de jouer simplement les trois premiers mouvements achevés de la main de Bruckner. Et ces trois mouvement sont déjà suffisamment consistants. Le chef, de retour sur scène empoigne l'ouvrage avec une vision assez cursive mais plaisante. Aller à l'essentiel, ne pas avoir peur, assumer ses idées. Voici le programme d'Emmanuel Krivine, et il n'en dérogera pas un seul instant. Cela comporte un avantage notable lorsque l'on s'attaque à Bruckner, c'est qu'il n'y pas de place pour l'ennui. Un crescendo remarquable pour entrer dans le monde brucknerien où la notion de temps devient toute relative dans ce premier mouvement noté Feierlich, misterioso (Solennel, mystérieux). Une ambiance un peu chambriste, où les différents blocs de l'orchestre coexistent en harmonie, un flux de musique interrompu irrigue la grande salle dans le développement. Mais on prend quand même le temps d'admirer un pupitre de cuivre absolument remarquable, tout aussi brillant que l'apparence des instruments qui le composent. Notamment dans la véhémence de la réexposition. Saluons également la netteté des attaques, le mordant de l'orchestre et la précision des nuances. Des qualités qui ne feront que s'affirmer lors du deuxième mouvement, un Scherzo "mouvementé et animé" pour paraphraser Bruckner. On peut dire que les instructions ont été respectées à la lettre par le chef Emmanuel Krivine. Un tempo diabolique, mais tout en conservant un côté pétillant et mystérieux (dans le début, en pizzicato). Des attaques agressives, abrasives pour ces passages à la verticalité fascinante. La sécheresse des cordes conduit l'orchestre à accrocher l'oreille de l'auditeur. La tension est toujours présente dans le second thème même si on allège aux cordes (du bon usage du spiccato aux seconds violons). Et lorsque que la barre de reprise renvoie au premier thème, cela repart sans autre forme de procès dans la sauvagerie (si ce n'est les musiciens qui tournent les pages en arrière sur la partition) avec encore davantage de vigueur. Jubilatoire. Et quel contraste avec l'Adagio où tout le monde retrouve son calme. Ce troisième mouvement n'était pas destiné à ponctuer la symphonie et pourtant, il le fait à merveille. Bruckner avait dédié sa symphonie à Dieu, tout simplement. Et c'est dans la profondeur de cet adagio qu'on retrouve le fervent chrétien. Une véritable élévation, avec tout d'abord ce crescendo au début, géré parfaitement bien par le chef, ces cuivres qui brillent encore. Tout cela a été rendu avec beaucoup de clarté par l'ONF, de quoi occasionner une vive émotion.

Un riche concert, sans incident. Alors oui, évidement, de l'autre côté de Paris, ce même soir, la mezzo Adèle Charvet a sauvé le concert de lancement de la saison baroque à Radio France. Mais il est aussi toutefois important de savoir qu'il s'est passé quelque chose de vraiment spécial à la Philharmonie de Paris, où l'Orchestre National de France est définitivement chez lui.

Robert Schumann
Concerto pour violon et orchestre

Anton Bruckner
Symphonie n°9

Renaud Capuçon violon
Orchestre National de France
Emmanuel Krivine direction

Concert disponible à l'écoute pendant un mois sur France Musique

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