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Publié par andika

En 2019, tout le monde connaît MacBeth de Shakespeare, mais ce n'est pas un bonne raison pour ne pas y retourner. De nos jours, il est une idée au théâtre qui est assez répandue, c'est celle de donner le rôle d'un homme à une femme et vice et versa. Parfois, il s'agit d'un simple gadget de mise en scène, juste pour essayer de faire croire que l'on est novateur. Mais d'autres fois, cela tombe juste. Il en va ainsi dans cette adaptation vivifiante de MacBeth issue de la traduction de François-Victor Hugo.

MacBeth est donc ici une femme, qui va acquérir le pouvoir suite à la prophétie de trois sorcières rencontrées à l'issue d'une bataille. Au début, il ne s'agit que de bonne fortune avant que l'hubris du couple infernal qu'elle forme avec Lady MacBeth ne les pousse au(x) crime(s). Car oui, même dans la version originale, il n'y aurait pas de MacBeth sans de Lady MacBeth, et donc, il n'y aurait pas de MacBeth, sans la présence d'un personnage féminin fort. Le fait de faire de MacBeth une femme, cela permet de confronter de manière encore plus éclairante le rapport de la gent féminine au pouvoir, à l'ambition. Dans cette mise en scène intemporelle, sur un plateau épuré, même si on a droit aux capes et aux épées et de très beaux costumes, une atmosphère très contemporaine règne. Ainsi, lorsque MacBeth questionne son ambition en disant: « J’ose tout ce que peut oser une femme. Et si j’osais davantage, je ne serais plus une femme. » On ne peut s'empêcher de penser aux femmes actuelles qui s'imposent encore des freins, ou pire, que la société peut parfois vouloir entraver, même dans les pays occidentaux.

La modernité découlant du fait que MacBeth soit une femme est encore renforcée par une conséquence logique de ce fait. Le couple MacBeth/Lady MacBeth devient alors un couple homosexuel, et cela nous permet de voir des choses différentes et inhabituelles dans le théâtre classique. Car oui, dans un couple de deux femmes qui sont au pouvoir, la question de la descendance va se poser à un moment où à une autre. Cela fait étrangement écho au débat actuel qui règne en France sur l'extension de la PMA.

Mais en contraste, on apprécie ces masques portés par certains personnages qui ancrent cette mise en scène dans la tradition du théâtre antique et amènent quelque chose de très authentique dans cette mise en scène épurée. S'attaquer au grand répertoire dans un cadre aussi intimiste permet de rentrer plus facilement dans la pièce, rend le texte moins sacré et facilite l'identification aux personnages. Mais quel texte tout de même. Même dans le cadre d'un petit théâtre, il en impose, et les comédiens l'habitent réellement. Il s'agit aussi d'une autre façon de se montrer inclusif que de monter ce genre de pièce avec une économie de moyens, sans se limiter à la représentativité d'un personnage principal féminin.

Cela nous donne une MacBeth très humaine. Une fausse tyrante (même si elle en porte les attributs avec son brassard marqué d'un M), mais une vraie narcisse. Mais une narcisse qui se laisse peu à peu envahir par un remord terrible. Ce remord qui consume aussi Lady MacBeth prend ici une dimension différente. Remord de la femme qui peut parfois se sentir illégitime. Remord de la femme qui sent tout le poids de ses responsabilités et sent qu'elle ne peut pas tout mener de front de façon satisfaisante. Ce remord, lorsqu'on le fait se partager entre deux femmes sur scène, il devient extraordinairement percutant.

Enfin, devant ce MacBeth, comment ne pas repenser à ces mots de Soljenitsyne au sujet de Shakespeare dans l'Archipel du Goulag.

Pour faire le mal, l'homme doit l'avoir auparavant pensé comme un bien ou comme une nécessité comprise et acceptée. Telle est, par bonheur, la nature de l'homme qu'il a besoin de chercher à ses actes une justification.
Des justifications, Macbeth n'en avait que de faibles, et c'est pourquoi le remords finit par le tuer. Iago ? un agneau lui aussi. Voyez tous ces scélérats de Shakespeare : leur imagination et leur force intérieure ne vont pas plus loin qu'une dizaine de cadavres : parce qu'ils n'ont pas d’ idéologie.
L'idéologie ! C'est elle qui donne au crime sa justification et au scélérat la fermeté durable dont il a besoin.

Alexandre Soljenitsyne, L'Archipel du Goulag

Pour faire le mal, il faut être convaincu de faire le bien. Pour s'émanciper, notamment du remord, il faut être assuré que son envie est légitime. L'idéologie est parfois un moteur fabuleux, toutefois, il faut veiller à ne pas en adopter une mortifère. Mais si cette idéologie prône le progrès, l'affirmation de soi, de sa place dans la société (sans recourir au meurtre, cela va sans dire), elle peut beaucoup aider. Et ce MacBeth y contribue à son échelle.

Au théâtre Clavel, Paris 19ème, les lundis à 21 h 30: Compagnie : Who's Afraid Compagnie. Mise en scène : Terry MISSERAOUI. Assistant mise en scène : Vincent MARBEAU. Avec : Noëlle MALACCHINA , Elisabeth R - GESLIN, Steve JOUFFRAY, Sévan KRIMIAN, Fabien CHAPEIRA, Sonia DERORY, Laurent GARNIER. Musiques : Gaël CATHALA. Scénographie : Lucie CATHALA.
 

Crédits photographiques : Fabrice Labit Photographe. Graphisme : Lucie Cathala. Maquillages et coiffures : Margot Moine.

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