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Publié par andika

En ce début de saison 2019/2020, l'Orchestre de Paris recevait un invité prestigieux qui faisait ses débuts pour l'occasion, dans la Grande Salle Pierre Boulez de la Philharmonie. En effet, depuis bientôt cinq années que la salle parisienne a ouvert ses portes, le pianiste russe, Evgeny Kissin n'en avait jamais gratifié sa présence. Cet oubli est maintenant réparé grâce à ce concert du 19 septembre 2019. L'Orchestre de Paris était dirigé pour l'occasion par le chef américain Robert Trevino.

La musique et l'image font bon ménage en règle générale. Tant et si bien que les concerts sont de plus en plus souvent filmés. Mais même avant cela, l'opéra opérait le mariage parfait entre la musique et le théâtre pour créer l'art total. Liszt fascinait autant par le son produit que par l'effet visuel de sa technique pianistique. Et de nos jours, certains musiciens acquièrent une notoriété stupéfiante grâce à Youtube. On peut affirmer sans trop de risque de se tromper que Youtube a fait beaucoup de bien à la carrière de Kissin (L'auteur de ces lignes a connu ce pianiste par ce biais au lycée).

Le programme du concert a ainsi fait un lien entre le son et l'image, un lien contrarié mais un lien qui existe. Contrarié car tout d'abord l'Ouverture de Genoveva de Schumann prospère très indépendamment de l'opéra dont elle est issue. Ensuite, avec le Concerto pour piano n° 2 de Liszt, et enfin, la Symphonie nº 11 de Chostakovitch, parfois surnommée "musique de film, sans le film"

Schumann compose Genoveva en 1847 car en tant que compositeur, il souhaite s'attaquer au genre de l'opéra. Mais après quelques représentations, il devint évident pour beaucoup de monde que le meilleur passage de cet opéra était son ouverture. Qu'à cela ne tienne, l'ouverture seule, connut la gloire. Indépendante donc dans l'exécution mais également dans sa structure qui ne reprend pas les thèmes principaux qui seront entendus ultérieurement dans l'opéra. Elle introduit un climat sombre et passionné, assez emblématique de l'époque romantique. Le son est dilué et les cordes semblent inquiétantes tant elles figurent la lamentation avant de gagner de la consistance au fur et à mesure que la musique avance. Une introduction étrange et pleine de mystère.

Le Concerto pour piano n°2 de Liszt est résolument plus sobre que le premier. Le compositeur prenait ici ses distances avec la rhétorique de la virtuosité. La partition n'a pas pour but de faire briller le soliste. Au contraire du thème musical qui sera inlassablement varié tout au long des six mouvements. Cette sobriété imposée au soliste sied comme un gant à Kissin qui fait étalage de toute sa technique, de sa clarté et de sa précision. Le discours musical est pensé et constant, et s'épanouit au cours de longues phrases qui captivent l'attention de bout en bout. Le dialogue entre le soliste et l'orchestre est riche. Toutefois, là où le pianiste est sobre, on aimerait avoir en contraste un orchestre plus théâtral, exubérant. Mais ce n'est pas la direction que prend le chef Robert Trevino dans son interprétation, bien au contraire. Toutefois, l’exubérance qui a fait défaut dans le concerto est revenue comme un boomerang à la face du public lors des bis de Kissin. On aura rarement entendu une interprétation de Chopin aussi agitée dans Valse op 64-1 en La mineur. Mais en contraste, une interprétation toute en délicatesse dans la Valse Op 64 n°2 en do# mineur.

Après l'entracte, comme il se doit, la symphonie. Et pas n'importe laquelle, la onzième de Chostakovitch. Composée en 1957, elle a valu le prix Lénine à son auteur. Grand honneur à l'époque en URSS. Elle relate les événements de la Révolution de 1905 contre le Tsar et la répression qui s'en est suivie. Mais comme d'habitude avec Chostakovitch, c'est un peu plus compliqué que cela. Sous ses abords de réalisme socialiste avec son programme historique (et politiquement adéquat), elle dénonce des méfaits contemporains du régime soviétique, notamment la répression de l'insurrection de Budapest. Cette composition s'apparente davantage à un très grand poème symphonique, il y a quatre mouvements mais on a l'impression d'en entendre beaucoup plus. Avec les nombreuses citations de chants révolutionnaires russes, et du matériau du cru du compositeur, la symphonie relate alors les épisodes de la Place du Palais (I), le 9 janvier (II), "Mémoire éternelle" (III) et enfin le Tocsin (IV). Le premier mouvement, long adagio impressionne par la justesse des nuances trouvées par le chef. Les cordes captivent immédiatement avec ces notes tenues qui se déploient sur plusieurs mesures, et les bois inquiètent dans un registre grave. En revanche, l'allegro qui suit, qui relate les événements du 9 janvier où les gardent du Tsar ont tiré sur la foule pacifique, est moins spectaculaire qu'escompté. Disons simplement que la gestique du chef est inversement proportionnelle à l'intensité du son produit, où l'on perçoit un manque d'intensité, de mordant. La mitraille caractérisée par la caisse claire n'aurait pas fait de mal à grand monde... Le dosage des effets est un peu timide, et il manque une certaine fougue, violence, notamment dans la gestion des nuances. Toutefois, certains passages sont particulièrement mis en valeurs, comme par exemple des chromatismes de toute beauté aux cuivres. Le calme du III est un élément qui sied davantage au chef. On admire la tenue des altos, et des tuttis particulièrement savoureux dans ce mouvement hommage aux victimes. Enfin, le finale, même s'il souffre encore de quelques problèmes d'intensité, réussit enfin à emporter au fur et à mesure que la conclusion approche. Ici et là des coups d'archets très intenses aux violoncelles, une petite harmonie enfin dans le registre aigu, et es cloches effrayantes qui ponctuent l'ouvrage de manière saisissante.

Avec un programme assez sombre, l'ennui peut parfois poindre le bout de son nez. En revanche, on demeure captivé par ce que l'on voit. Alors, qu'est-ce donc que la musique ? Une question de son, sans doute, mais aussi une question d'image, nécessairement.

 

Programme du concert de l'OP du 19 septembre 2019
Robert Schumann Ouverture de Genoveva
Franz Liszt Concerto pour piano n° 2 en la majeur
Dmitri Chostakovitch Symphonie n° 11 en sol mineur op. 103 "l'année 1905"
Orchestre de Paris
Robert Trevino Direction
Evgeny Kissin Piano

 

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