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Publié par andika

Le Bateau ivre est le titre d'un poème fameux d'Arthur Rimbaud, mais aussi le nom du quintette particulier qui s'est produit à l'auditorium Ararat à Paris le jeudi 23 mai 2019 (également le nom de divers établissements où l'on peut boire, allez savoir pourquoi). Il s'agissait de la dernière de la saison parisienne des concerts Inventio.

Le Quintette Le Bateau Ivre se distingue tout d'abord par sa formation inhabituelle. A côté du trio à cordes traditionnel composé du violon, de l'alto et du violoncelle, on va retrouver une flûte et une harpe. Alliage peu banal mais qui permet vraiment de faire entendre la musique différemment:

Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
Et rhythmes lents sous les rutilements du jour,
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !

Arthur Rimbaud, Le bateau ivre

Ces vers de Rimbaud annoncent un programme alléchant, et lorsqu'on lit le nom des compositeurs annoncés, l'on ressent encore plus d'excitation. Surtout lorsque les musiciens de l'ensemble nous expliquent ce qu'on va entendre chez Debussy, Jean Cras et André Jolivet.

Par exemple, que la Petite suite pour flûte, harpe et trio à cordes était destinée à la base au piano à quatre mains. Et que cette partition constitue une rupture stylistique dans la musique de chambre au début du 20ème siècle. Quel excellent choix pour commencer. En effet, Debussy l'a composée en s'inspirant des Fêtes Galantes de Paul Verlaine. Et saviez vous que Paul Verlaine était l'amant de Rimbaud ? Et comment s'appelle le premier mouvement de cette œuvre de Debussy ? Je vous le donne en mille: Le bateau ! Que de fraîcheur, de luminosité et de couleurs. Une nature rougeoyante, comme si l'on voguait sur un fleuve au printemps avec un faune incandescente de part et d'autre des berges. Le sol majeur est bien de circonstance pour décrire cela ! On ressent toute cette chaleur dans le jeu de Samuel Casale à la flûte et de Jean-Babptiste Haye à la harpe. Instants jubilatoires où la cohésion et le sens du dialogue de l'ensemble se font de plus en plus ressentir. Notamment dans la vigueur des doubles croches du Cortège ainsi que dans l'élégance du Menuet. Le Ballet final conclut l'ouvrage avec faste.

Après ce début entrainant, place maintenant à Jean Cras qui a eu le mérite de composer une œuvre effectivement destinée à la formation qui nous occupe. Compositeur ouvert à l’innovation (mais aussi officier de marine !). Cette œuvre, dans son langage musical, laisse peu oublier que Cras est un contemporain de Ravel.  Même charme, même verve mélodique emprunte de modernité. Ce quintette est un divertissement plein de vie. L'ostinato d'arpèges égrainées à la harpe au premier mouvement tel la sève qui irrigue les arabes rend cette musique spontanément assez animée comme l'indique le titre du premier mouvement. La mélodie devient envoutante dans le deuxième mouvement, avec des cordes impressionnantes d’intensité et d'énergie, saluons ici Séréna Manganas au violon, Valentin Chiapello à l'alto et Kevin Bourdat au violoncelle. Après cela, l'irruption du mouvement noté Assez lent, sans trainer offre une belle respiration assez pastorale avant d'entrer dans un tourbillon final emplit de pizzicatos aux cordes qui ne manqueront pas de rappeler la fameux quatuor à cordes de Ravel (2ème mouvement Assez vif).

Le retour à Debussy mettait la harpe à l'honneur avec la Danse pour harpe chromatique, instrument un peu disparu de nos jours. L'occasion ici d'entendre le soin apporté dans les nuances par le quintette dans l'accompagnement de la harpe solo.

Enfin, Le Bateau Ivre est parti chercher dans les fins fonds du répertoire le Chant de Linos d'André Jolivet. Composé pour flûte et piano, il s'agissait, d'après son hauteur, d'un mélange de cris et de rage. Inspiré de mythologie grecque, il est étonnant d'entendre à quel point cette musique raconte une histoire, l'ambiance est sombre, la flûte très stridente dans les aigus au point de faire penser à un cris, mais de douleur. Une grande agitation traverse de part en part cette pièce et permet de conclure de manière spectaculaire. Cela aurait constitué une fin plus qu'honorable et pourtant, le Bateau Ivre est revenu pour un bis. Avec la Pavane pour une infante défunte de Ravel. Oui, il fallait définitivement inviter ce compositeur à cette fête de la musique française, avant de se séparer. Heureux d'avoir entendu une si belle musique, mais triste de descendre du bateau ivre.

Concert de très bonne qualité, avec un programme construit à l'aide d'une grande intelligence. Il entre dans la mission des musiciens de faire de la musique, naturellement. Mais également de faire découvrir la musique, explorer le répertoire, tester, dénicher les raretés et les arracher de l'oubli. Lorsque les musiciens sont conscients de cette mission, ils sont sur la bonne voie.

Le Bateau Ivre, un quintette à suivre. Ils ont annoncé jouer du Jean Françaix prochainement et surtout, ils ont commandé une œuvre au compositeur Florent Nagel, personnage bien connu des lecteurs de ce blog !

Le bateau ivre ! Le jeudi 23 mai 2019 à Paris.

Le bateau ivre ! Le jeudi 23 mai 2019 à Paris.

Programme du concert du 23 mai 2019, Inventio 2018/2019
Claude Debussy La Petite Suite, L65, arrangement pour flûte, harpe et trio à cordes de Frédéric Lainé
Danse pour harpe chromatique, arrangement pour flûte, harpe et trio à cordes de Fabrice Pierre et Le Bateau ivre
Jean Cras Quintette pour flûte, harpe et trio à cordes
André Jolivet Chant de Linos
Quintette le Bateau Ivre
Séréna Manganas Violon
Samuel Casale Flûte
Valentin Chiapello Alto
Kevin Bourdat Violoncelle
Jean-Baptiste Haye Harpe

 

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