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Publié par andika

Semaine sainte oblige, on entend des Passions de Bach à foison en région parisienne. Mais il ne s'agit pas d'une corvée, bien au contraire. Même si la passion ne fait que précéder la résurrection, s'y plonger en musique peut s'avérer être un plaisir intense. En plus du plaisir, les émotions ne sont jamais loin tant ces passages des Évangiles narrés sont tragique.

La Passion selon saint Matthieu de Bach, donnée par l'Orchestre National de France, le Choeur de Radio France et la Maîtrise de Radio France, sous la direction du chef tchèque Vaclav Luks, est une œuvre monumentale. Musique sacrée, méditative, elle a été donnée le 19 avril 2019 au Théâtre des Champs-Élysées. Un vendredi saint avec de la musique sacrée dans un temple qui, bien que profane, ne manque pas de stature.

Composée en 1727, créée le 11 avril 1727 en l’église Saint-Thomas de Leipzig (première version). Révisée de 1727 à 1729, puis tombée dans l'oubli près d'un siècle jusqu'à sa redécouverte par Felix Mendelssohn en 1829, la Passion selon saint Matthieu de Bach a mis du temps avant de s'imposer dans le répertoire. Aujourd'hui unanimement reconnue comme un monument de la musique, elle est devenue un incontournable. Et ce n'est que justice tant elle est riche, et profondément émouvante.

Bach est un compositeur qui produit une musique qui fonctionne en toutes circonstances. La même partition peut passer d'un instrument à un autre sans être dénaturée. Comme le montrent par exemple ses Partitas pour clavier qui fonctionnent aussi bien au piano qu'au clavecin. Le débat pour la passion s'oriente plutôt sur la démarche du chef. Historiquement informée ou non. Instruments d'époques ou instruments modernes. Pour ce concert, l'Orchestre national de France n'a pas changé sa nature et a joué sur des instruments modernes, à l'exception notable de la présence de la viole de gambe. Le chef, Vaclav Luks, est quant à lui un spécialiste du répertoire baroque, qui travaille souvent avec des instruments d'époque. Cela faisait de cette rencontre un moment intéressant, en mettant en effet un authentique baroqueux à la tête d'un orchestre jouant sur instruments modernes, dans cette œuvre particulière.

A la tête du chœur, de la maitrise et de toutes les forces de l'ONF divisées en deux, le premier choral, « Kommt, ihr Töchter, helft mir klagen », s'avère d'emblée très majestueux, avec un son dense et rond à l'orchestre. Une grande clarté dans le son. Les voix sont également précises, notamment dans la polyphonie et la diction du chœur est exemplaire. On sent une véritable intensité et une vraie compréhension du texte. Tout au long de l'ouvrage, la solennité était bien présente. Sans être à la messe, la puissance du texte de l'évangile de Matthieu était bien là. Cette forme de l'oratorio comporte une composante théâtrale consubstantielle.  En effet, même en l’absence totale de scénographie, le dialogue entre les intervenants et la narration de l'évangéliste (superbe ténor, Maximilian Schmitt), amènent intensité dramatique et dynamisme. Et cela ne sera jamais démenti durant les trois heures que dure cette passion.

Devant tant d'abondance de musique, on soulignera tout particulièrement les bois colorés de l'ONF qui fleurent bon le baroque alors que la facture des instruments est tout à fait moderne. Saluons également certains passages remarquables, qui ont été très marquants. Cet aria "Erbarme dich,Mein Gott" chanté par la formidable alto, Sophie Harmsen, accompagnée par le premier violon solo de l'ONF, Sarah Nemtanu, debout pour l’occasion. Un timbre sombre à la voix, une puissance, un sérieux, une intensité émouvante. L'accompagnement au violon, emprunt de clarté, et d'un zeste de vibrato ne faisait que renforcer le moment. Et pour ce concert exceptionnel, Luc Héry, l'autre violon super solo du national était présent, et il s'est illustré lors de l'aria de la basse, "Gebt mir meinen Jesum wieder". Un son assuré, une technique sans faille pour un solo brillant. Le récitatif du ténor Krystian Adam, "O Schmerz ! Hier zittert das gequälte Herz !" démontre une émotion intense dans la chaleur du timbre, et la grande palette de couleurs pour animer le drame, tout cela sans emphase. La soprano hongroise Emöke Baráths aura été brillante de bout en bout. De sa première intervention pleine de colère, mais de précision dans la prosodie et la manière de faire vibrer sa voix, notamment dans de sublimes vocalises lors de l'aria "Blute nur, du liebes Herz !" Et à l'opposé, on sentait toute la tristesse possible dans le récitatif "Er hat uns allen wohlgetan" Saluons enfin la maitrise de Radio France pour ce choral céleste "O Mensch, bewein dein Sünde groß" De quoi fondre en larmes.

L'ensemble de cette performance a été de très haute tenue. On sentait notamment un chef spécialiste de ce répertoire qui malgré l'effectif, et la nature des instruments, est parvenu constamment à préserver un climat intimiste, propice au recueillement. Et pourtant, tout cela n'a pas été fait au détriment du côté monumental de l’œuvre qui était parfaitement intelligible tout le long, notamment lors des nombreuses interventions du chœur et de la maitrise parfaitement préparés par Edward Caswell  et Marie-Noëlle Maerten. Une ligne musicale très intelligible dans le chant, et un grand sens de la narration. Enfin, le baryton Johannes Weisser et le baryton-basse Krešimir Stražanac en Jésus, ont chacun assuré leurs passages avec assurance et profondeur.

L'ensemble des interprètes triomphants à l'issue du concert sont acclamés de longues minutes par le public du Théâtre des Champs-Élysées, après une passion mémorable, pleine de drame, d'émotion et de tendresse. Définitivement une œuvre monumentale qui ne peut laisser personne indifférent.

Concert disponible en réécoute pendant un mois sur le site de France Musique

Les artistes à l'issue du concert au TCE le 19 avril 2019, vendredi saint !

Les artistes à l'issue du concert au TCE le 19 avril 2019, vendredi saint !

Johann Sebastian Bach
Passion selon saint Matthieu

Emöke Baráth soprano
Krešimir Stražanac baryton-basse (Le Christ)
Maximilian Schmitt ténor (l'Évangéliste)
Sophie Harmsen alto
Krystian Adam ténor (Arias)
Johannes Weisser baryton (Pilate)

Solistes du Chœur de Radio France
Sarah Breton alto (Testis I)
David Lefort ténor (Testis II) 
Karen Harnay soprano  (Ancilla I)
Alexandra Gouton soprano (Ancilla II) 
Manna Ito soprano (Uxor Pilati)
Mark Pancek baryton (Petrus et Pontifex II)
Grégoire Guérin baryton/basse (Pontifex I et Judas) 
Chœur de Radio France
Edward Caswell chef de chœur
Maîtrise de Radio France
Marie-Noëlle Maerten chef de chœur
Orchestre National de France
Václav Luks direction

Programme du concert avec le livret de la Passion selon saint Matthieu

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