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Publié par andika

En ce dimanche 17 février 2019, les fervents fidèles se sont rendus à une messe assez particulière. Elle n'était ni dans une cathédrale, basilique, église ou temple, mais elle avait lieu à la philharmonie de Paris. Les malheriens de Paris, tout à leur dévotion, ont convergé vers la porte de Pantin pour y entendre pour la première fois dans la grande salle Pierre Boulez la Symphonie n°8 en mi bémol majeur "des Mille" de Gustav Mahler. Ce concert marquait d'ailleurs la fin du week-end Mahler à la philharmonie, comme une apothéose. A cette occasion, le public parisien a eu l'opportunité d'écouter L'Orchestre philharmonique de Munich, celui-là même qui avait créé cette symphonie sous la direction du compositeur en 1910 ! Il était placé cette fois-ci sous la direction de son directeur musical, le chef russe Valery Gergiev. Si on surnomme cette symphonie "des mille" c'est pour la simple et bonne raison que son interprétation requière environ mille interprètes. Ainsi, trois choeurs et huit voix solistes venaient s'ajouter. Mais même avec le Philharmonischer Chor München, l'Orfeón Donostiarra et le Augsburger Domsingknaben, le chiffre mille n'était pas atteint. Toutefois, cela n'enlève rien à l'impression que cette musique fait à l'auditeur.

Composée entre 1906 et 1907, cette symphonie se divise en deux parties. La première partie est un hymne issu du chant grégorien, le Veni Creator Spiritus qui doit terrasser chacun des auditeurs selon Mahler. La seconde partie est chantée sur la dernière partie du second Faust de Goethe. Ce qui offre une certaine rupture de ton même si l'union des deux parties se fait musicalement et surtout à travers la rédemption de Faust dont l'âme est sauvée par les anges !

Gergiev, armé de son charisme et de son cure dent qui lui sert de baguette commence l'ouvrage avec souplesse. Le volume sonore ne monte pas dans les décibels, l'accord joué à l'orgue est bien sage. L'accent est mis sur la clarté avec une lecture bien horizontale de la partition. Toute la puissance créatrice de Mahler déployée dans un contrepoint magistral s'épanouit dans cette façon d’appréhender la partition. Chaque ligne est intelligible. Il a beau se passer mille choses en même temps, il n'y a pas de confusion. Simplement un ensemble ordonné alors que beaucoup de personnes jouent à la fois. Ainsi, le premier Veni Creator Spiritus scandé par les chœurs ne terrasse pas immédiatement. On entend au contraire un grand soin apporté aux nuances, surtout dans le chant. L'orchestre est davantage un accompagnateur qui ne se met pas trop en avant. La musique est privilégiée à la ferveur. Toutefois, la fièvre ne tarde pas à venir grâce à une belle construction qui amène une progression des dynamiques vers davantage d'intensité. De sorte que lorsque le Veni Creator revient, c'est cette fois-ci à pleine puissance. On sent toute l'ampleur de l'orchestre et on est prêt à décoller tant la musique est intense. une frénésie s'empare de l'ensemble des musiciens pour atteindre l'apogée dans le final "Deo Patri sit gloria, Et Filio, qui a mortuis Surrexit, ac Paraclito In saeculorum saecula." Une manière d'être fervent sans gâcher tous ses atouts dès le début !

Changement d'ambiance dans le début de la seconde partie qui est durant de longues mesures exclusivement instrumental. Trémolo pianissimo aux cordes, pizzicatos aux contrebasses et la petite harmonie qui dépeint un paysage désolé. Soulignons ici les performances de la clarinette solo Alexandra Gruber, de la flûte solo Michael Martin et du hautbois solo Ulrich Becker. Ce pocco adagio initial est une réussite. L'entrée du chœur (ténors) sur le vers Waldung, sie schwankt heran (La forêt se balance) se fait le plus naturellement du monde. Le chant est comme chuchoté et la mesure particulière qui martèle bien les temps figure l'impression de balancement, doublé par l'écho (basses) qui répond aux ténors. Les différentes textures à l'orchestre et au chant offrent beaucoup de richesse. Au cours de ce long enchevêtrement de scènes, Gergiev maintient l'intérêt constamment et les différents solistes qui interviennent le font avec panache. Mais la part belle en revient au chœur des anges dans un final rédempteur, qui nous incite à lever les yeux. Car oui, "L’indescriptible se réalise ici ; l’éternel féminin nous élève ! "

Il en résulte une symphonie des 1000 sobre mais tellement fervente par moments. Une ferveur maîtrisée qui ne bascule jamais dans la frénésie mais qui délivre toutefois mille émotions. Grâce à un orchestre d'une grande qualité, notamment le premier violon solo Lorenz Nasturica-Herschcowici, qui excelle dans chacune de ses interventions, des voix toutes plus belles les unes que les autres et enfin, une direction qui cherche avant tout à faire de la musique plutôt que d'en mettre plein la vue. Faire briller la musique et ne pas jouer pour soi. Gergiev a tout compris et a permis à tout le monde de communier dans l'unité mahlerienne.

Concert diffusé sur France Musique le 1er avril 2019

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