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Publié par andika

Rarement un concert n'aura autant fait parler à Paris avant même d'avoir eu lieu. Et rarement il aura autant fait parler pour tout autre chose que la musique. Et pourtant, rien ne prédestinait ce concert à autant faire parler de lui, si ce n'est qu'il s'agissait de la grande première de l'Orchestre National de France à la Philharmonie de Paris.

Tout a commencé lorsque le directeur musical de l'orchestre, Emmanuel Krivine, a dû annuler sa participation parce qu'il était souffrant. Ainsi, il avait déjà laissé la baguette à Neeme Järvi pour un concert mémorable. Mais il fallait aussi trouver un remplaçant pour le concert du dimanche 3 février 2019 à la philharmonie de Paris où le National allait interpréter la Damnation de Faust du compositeur français Hector Berlioz. C'est une œuvre riche, difficile pour les équilibres, le chœur et l'orchestre, qui demande un vrai sens dramatique. Ainsi, Radio France ne voulait pas confier cet événement au premier venu. Cela peut se comprendre. De tous les chefs contactés, seul le fameux Charles Dutoit était disponible. Et c'est là que la polémique commence. Pourquoi la venue de ce vénérable chef suisse, ancien directeur musical du National de 1991 à 2001 et par conséquent vieille connaissance, a suscité autant de commentaires ? Parce qu'il a été mis en cause consécutivement au mouvement #MeToo. Et c'est là que cela devient délicat, dans certains endroits, les accusations ont été considérées comme étant crédibles, dans d'autres, elles sont tombées à l'eau. Mais une chose est certaine, il n'a jamais été mis en cause par la justice. Et une autre chose est certaine, ce n'est pas par l'ostracisme de personnes mises en cause qu'on fera avancer les choses. La justice, c'est devant les tribunaux. Après, bien entendu, il peut y avoir des problèmes de prescription, où même de prise en compte des paroles des victimes, mais il faut garder en tête un certain nombre de principes, comme par exemple la présomption d'innocence. Ainsi, de nombreux articles ont éclos sur le net. Comme par exemple sur Médiapart (oui, Médiapart, toujours dans les bons coups, je ne les avais jamais vu parler de musique auparavant),  France Musique se sentant également dans l'obligation de mettre les choses au clair. Diapason aussi se posait des questions, et même à l'international, on en a parlé. Ici TIME, si on parle espagnol, c'est aussi possible de lire un article ici. Bref, du jamais vu pour un concert. 

Après cette introduction, il est important d'enfin parler de musique. Mais ce contexte était assez important à poser, surtout qu'il fait a planer une certaine ironie sur cet événement. En effet, l'histoire de Faust, grosso modo, c'est bel et bien l'histoire de cet honnête homme qui vend son âme au diable pour l'amour d'une femme (Marguerite)... En extrapolant un peu, Dutoit deviendrait Méphistophélès et les amoureux de musique qui ont assisté à ce concert et se sont laissés séduire sont tous autant que Faust !

C'est toute l'histoire de cet opéra de concert comme le qualifiait Berlioz. Ebauché en 1828, repris et augmenté de 1845 à 1846, créé le 6 décembre 1846 à l'opéra comique. Légende dramatique en quatre parties, l'ouvrage ne nécessite pas de scénographie. Il convoque l'onirisme et fait voyager Faust dans diverses contrées. La Damnation n'avait pas trouvé son public à ses début mais a depuis regagné des galons et est l'une des oeuvres les plus prisées de Berlioz. 

Et ce n'est que justice tant cette oeuvre est généreuse. Comme par exemple dans cette première partie qui se déroule en Hongrie et qui est le prétexte à la fabuleuse Marche hongroise.  Le ténor John Osborn dans le rôle de Faust, annoncé malade avant le début de la représentation, avait failli annuler sa présence. Et pourtant, on n'entend rien de tel dans ses premières prises de parole, un français impeccable,  Une projection satisfaisante et un timbre particulièrement adapté au rôle avec beaucoup de chaleur et de couleurs. Lorsqu'il dit qu'il souffre dans la Partie 2, on y croit. 

La rencontre avec Méphistophélès est assez pétillante, et la basse qui l'interprète est très convaincante. Nahuel Di Pierro est constamment dans le registre de la séduction. Mielleux à souhait dans ses intonation, chaleureux, mordant dans le texte. Comment résister dans la Partie 2 Scène 5 lorsqu'il dit s'adressant à Faust "Je te donnerai tout, le bonheur, le plaisir." Pour un rôle de basse, le registre grave n'est pas trop employé, cela atténue le côté "méchant" du personnage, et renforce son côté attractif. On sent également toute l'ironie du propos de Méphistophélès dans l'interprétation de ce chanteur "On ne saurait exprimer mieux les sentiments pieux.

En revanche, le registre grave est employé par Edwin Crossley-Mercier, breton-basse interprétant le petit rôle de Brander. Petit rôle, mais très belle voix.

Enfin, Marguerite, chantée par la sublime mezzo Kate Lindsey. Quel beau français, avec un phrasé exquis et ces R qui sonnent si bien. Une projection tout à fait satisfaisante et un timbre sombre, grave. Egalement une grande intensité dramatique, même sans scénographie, on ressentait une vraie implication émotionnelle dans le chant. Une fantastique mezzo qui ne pouvait que faire fondre le pauvre Faust !

Les Choeur et la Maîtrise de Radio France étaient dans une grande soirée. Un choeur extraordinaire lors de la fugue sur le Amen dans la Scène VI.  Démoniaque dans les onomatopées des Damnés et des Démons la Scène XIX. La maîtrise apportant une touche d'émotions supplémentaire dans le final en campant les esprits célestes en s'adressant à Marguerite "Tes soeurs les Séraphines, Sauront tarir les pleurs, Que t’arrachent encor les terrestres douleurs, Conservent l’espérance, Et souris au bonheur."

L'orchestre et le chef ont quant à eux été exemplaires tout au long du concert. Fantastique lorsqu'il s'agit d'accompagner la Sérénade de Méphistophélès, la romance de Marguerite avec un très beau solo de cor anglais. Sans mentionner le duo entre Faust et Marguerite qui devient trio une fois que Méphistophélès entre dans la danse. Mais parlons ici de la direction de Charles Dutoit, qui était constamment précise, avec une battue énergique, un soin apporté aux équilibres et un dosage des nuances savoureux qui amplifiait la dramaturgie. Chef très charismatique dans sa posture, il était radieux et semblait vraiment très, très content d'être là, et ce dès son entrée sur scène. Ainsi, au vu du contexte, il s'en est très bien sorti. Mais certains vers de l'ouvrage sonnaient alors un peu bizarrement: "Villes entourées, De murs et remparts, Fillettes sucrées, Aux malins regards, Victoire certaine." Ou encore lorsque Marguerite s'exclame "Je ne sais quelle ivresse Dans ses bras me conduit." Et que Faust rétorque "Cède à l’ardente ivresse, Qui vers toi m’a conduit."

Cette Damnation de Faust a été un grand événement. Pas seulement parce qu'il s'agissait de la première de l'ONF à la philharmonie, mais surtout parce qu'artistiquement, la performance donnée a été vraiment d'une grande qualité, à tous les niveaux. Choeurs, solistes, orchestre et surtout le chef, qui a recueilli une ovation bien méritée, n'en déplaise à certains. Il a sa part de responsabilité dans l'immense réussite de ce concert. C'est indéniable.

Programme du concert

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