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Publié par andika

Le jour où j'ai assisté à un concert de Khatia Buniatishvili est enfin arrivé. Je craignais ce moment, je craignais l'instant où j'aurais à le chroniquer ici. La première fois que j'en ai entendu parler, c'était il y a près de deux ans et demi. Une amie musicienne avait évoqué son nom et avait employé des termes pas très élogieux et même assez sexistes. Bien entendu, cela m'a conduit à m'intéresser à cette pianiste et on peut dire que j'ai été séduit. Je suivais donc son actualité sur les réseaux sociaux et même dans les médias sur les grandes chaînes hertziennes. Ce concert du jeudi 1er Mars 2018 à la maison de la radio était coché de très longue date dans mon agenda. Je voulais enfin voir le phénomène en vrai ! De plus, le programme ne pouvait que me convaincre. Tout d'abord la Symphonie en si mineur de Claude Debussy que je ne connaissais pas, mais ensuite deux œuvres qui étaient dans mon cœur depuis bien longtemps. Le Concerto pour piano n°2 en do mineur de Rachmaninov et enfin la Symphonie n°3 de Sibelius. Et ce, interprété par l'Orchestre Philharmonique de Radio France, dirigé par son directeur musical, Mikko Franck, avec naturellement Khatia Buniatishvili au piano.

Il est vrai qu'en règle générale, pour choisir un concert, je recherche avant tout des compositeurs que j'apprécie. La règle était respectée, même si le nom de la soliste a tout de même déterminé ma décision, je l'avoue.

La symphonie de Debussy n'avait de symphonie que le nom. Il s'agit d'une ébauche, prévue pour le piano à quatre mains, qu'il devait jouer avec une mécène qui l'employait dans sa jeunesse vers les années 1880. Symphonie orchestrée plus d'un siècle plus tard pour les besoins d'un festival. Et pourtant, le matériaux ici présent ne semble pas trop léger pour cet orchestre. De belles mélodies, aucun ennui et des pupitres qui brillent notamment la flûte et le picolo. Mais mention spéciale au violon solo, Cécile Agator (sortie du rang pour l'occasion !) ainsi qu'au violoncelle solo, Nadine Pierre, musiciennes que Mikko Franck a fait spécialement saluer par le public.

Puis vint l'événement. Le fameux Rach 2, sorte de thérapie de Rachmaninov après l'échec cuisant de la première symphonie causé par un chef d'orchestre en état d'ébriété. Musique de la résilience, du retour à la vie après la dépression, elle est d'une force émotionnelle assez impressionnante, surtout le célèbre second mouvement noté Adagio sostenuto. Maintenant, ce qu'il faut savoir de Khatia Buniatishvili, c'est qu'avec elle, il s'agit tout autant de l'image que du son. C'est indéniable, aucune autre pianiste n'a à ce point une présence physique. Quand elle pénètre dans la salle, les yeux sont rivés sur elle, on ne voit qu'elle, c'est un fait. Sans entrer dans des considérations sur sa tenue vestimentaire ou son physique, elle hypnotise. Sa gestuelle est spectaculaire, expressive, impressionniste, elle survole les touches telle une possédée avec une fouge et une force incomparables. Sa virtuosité est telle qu'on la compare parfois à Liszt. Certains trouvent  qu'il s'agit ici d'esbroufe. Au contraire, c'est totalement naturel, authentique, aucunement surjoué . Mais cette énergie, cette fougue ne se traduisent pas dans le son. Après des premiers accords timides dans le Maestoso initial, l'arrivée du tutti de l'orchestre expose déjà un problème qui sera récurrent. Le son de la pianiste est couvert ! Il a du mal à parvenir au troisième rang. Rien de plus frustrant. Comme si Mikko Franck insufflait encore davantage d'énergie pour se mettre au diapason de la soliste. Peu de complicité, peu d'écoute mutuelle, un son opaque et surtout un tempo effréné, précipité. Un tel tempo sied peut-être éventuellement à la soliste, mais l'orchestre semble être dans une tension permanente pour suivre. Heureusement, une accalmie générale intervient dans le deuxième mouvement, la notation adagio aide naturellement même si ça a parfois tendance à accélérer. Un excès d'énergie là ou on attend avant tout l'émotion et la subtilité, du recueillement, toutefois flûte et clarinette solos brillent. Mais là  où le paroxysme émotionnel devait être atteint, on ressort un peu frustré, notamment à cause d'un manque de diversité dans les nuances. Enfin, l'Allegro Scherzando final a permis à la soliste de briller et même d'irradier. Mouvement joyeux et virtuose, il autorise toutes les hardiesses. Même si le tempo semble un poil trop rapide à notre goût, nous ne pouvons que saluer ici le talent de la pianiste, où le geste s'allie enfin au son. Ces passages atrocement difficiles engloutis dans une transe mémorable, plaisir des yeux, plaisir des oreilles pour un moment inoubliable. Après cela, le bis avec le Clair de lune issu des Suites bergamasques de Debussy était tout désigné. On entendait enfin toute la sensibilité et le merveilleux toucher de cette pianiste définitivement pas comme les autres.

Après l'entracte, nous retrouvons le le Philhar calmé. Mikko Franck qui avait fini l’œuvre précédente un peu extatique est ici dans ses petits souliers. Lui le finlandais comme Sibelius, on sent qu'il est dans son élément avec cette symphonie composée au milieu de la forêt. Cela s'entend d'ailleurs dès le début de l'Allegro initial avec des cordes graves royales. Le Philar qui était un peu méconnaissable dans l’œuvre précédente redevient cet orchestre formidable, capable de tous les raffinements et à la suavité extrême. Un tempo énergique, des cordes mordantes, des attaques incisives, un équilibre parfait, on est emporté. Le quasi alegretto avec son thème inoubliable laisse la part belle à la petite harmonie, saluons ici Thomas Prévost à la flûte et Nicolas Baldeyrou à la clarinette. Les cordes sont tout aussi merveilleuses lorsqu'elles récupèrent ce thème en pizzicati. Enfin le III reprenait subtilement des éléments du II aux bois et du I aux cordes opérant ainsi une synthèse. La tension s'installant aux cordes avec un motif de quatre notes incessantes, des nuances forte saillantes, des tutti impressionnant, sans jamais saturer, pour aboutir à un crescendo irrésistible et une coda libératrice. Un Philhar des grands soirs sur ce coup. Un concert mémorable, pour différentes raisons.

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